Le fils de l’homme est venu pour…
J’ai une question pour vous. J’aimerais que vous complétiez cette phrase : « Le Fils de l’homme est venu pour… »
Il est venu pour quoi faire ? Arrêtez votre lecture, prenez un papier et un crayon, et notez vos idées sur un papier. Puis revenez lire la suite. Vous verrez, c’est un exercice intéressant.
Venu pour manger ?
Cette phrase, « Le Fils de l’homme est venu pour… », le Nouveau Testament la complète de trois manières. Marc 10.45 dit :
le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir
et donner sa vie comme rançon pour libérer une multitude de gens.
Luc 19.10 dit :
le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus.
Ces deux versets sont quand-même plutôt connus. Mais il y a un troisième verset qui passe complètement inaperçu, et qui mérite qu’on s’y arrête sérieusement. Il s’agit de Luc 7.34, qui dit :
Le Fils de l’homme est venu, il mange et il boit, et vous dites :
‘Voyez cet homme qui ne pense qu’à manger et à boire du vin,
qui est l’ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs !’
Alors que les deux premiers versets nous parlent du but du Fils de l’homme – servir et donner sa vie, chercher et sauver les perdus, le troisième verset nous parle de sa méthode : le fils de l’homme est venu pour manger, boire, et se faire des amis parmi les gens peu fréquentables.
Si nous voulons l’entendre, la première chose que Jésus demande à ses disciples, c’est de manger et de boire. C’est sans aucun doute l’acte de mise en pratique de la foi le plus essentiel pour Jésus. Au point qu’il instaure un acte du souvenir au moment d’un repas. Il prend du pain, il le brise et il dit : Voici mon corps, brisé pour vous. Il prend du vin, il l’élève et il dit : « Voici mon sang, versé pour vous ».
Celui qui est accusé d’être un glouton et un ivrogne enseigne ses disciples sur ce qu’il faut faire quand on mange et quand on boit. Si ça c’est pas subversif…

Manger !
Manger ensemble, c’était un élément central du culte chrétien. Pas seulement en prenant la Cène, comme mémoire de la vie, la mort et la résurrection du Christ, mais aussi comme un moyen de montrer son amour à tous ceux et à toutes celles qui sont à table. C’était une pratique des témoins de Jésus-Christ.
Manger ensemble était une pratique théologique forte. C’est une manière de vivre l’hospitalité, de partager ses biens : j’ai du vin, j’en fais profiter l’autre. Moi j’ai des courgettes, j’ai fait du pain, etc. On met en commun et on veille à ce que personne ne manque de rien.
Au cœur de cette pratique, il y a la rencontre. Comme j’ai rencontré Dieu, je vous rencontre. Puis il y a un échange : Dieu m’a donné, j’ai reçu. Au repas je donne, et je reçois. Je m’ouvre à l’autre que je ne connais pas, ou que je n’apprécie pas, parce que je mange avec. Ce repas manifeste la communion de manière concrète. On ne laisse pas la communion aux sphères célestes, mais elle s’incarne dans une dynamique vivante, ici-bas, dans la communauté.
La table mériterait d’être le premier symbole chrétien. Elle représente l’hospitalité, l’inclusivité, la générosité et la grâce. La table de communion (que beaucoup appellent l’autel) n’est pas à proprement parler une table de communion : c’est la table du sacrement, mais ce n’est pas la table du repas. J’imagine que les chrétiens sont persuadés que Jésus a dit quelque part : « A chaque fois que vous vous rassemblez, vous écouterez une prédication et vous chanterez ». Si nous prêtons attention aux paroles de Jésus, alors nous voyons que la table, le repas, pris ensemble, est une bien meilleure métaphore pour parler du culte que nous rendons à Dieu.

Manger, un acte liturgique
Comment pouvons-nous comprendre les paroles très dures que Paul écrit en 1 Corinthiens 11.17-34 ? Il paraît que dans l’Empire romain, le repas typique était très hiérarchisé. La table était organisée en fonction du statut social des convives. Et donc, plus le rang était élevé, plus on mangeait tôt. Plus le rang était faible, plus on se contentait des restes, quand il y en avait. Vous comprenez ce qui fait râler Paul ?
Dès que vous êtes à table, chacun se hâte de prendre son propre repas, de sorte que certains ont faim tandis que d’autres s’enivrent. (…) Ainsi, mes frères et sœurs, lorsque vous vous réunissez pour prendre le repas du Seigneur, attendez-vous les uns les autres.
La manière dont il indique aux témoins comment ils doivent se conduire est vraiment subversive, il s’oppose à l’ordre social établi dans l’Empire. Mais il le fait en argumentant bizarrement : il prend comme modèle la Cène instituée par Jésus. Il instaure une liturgie eucharistique au cœur du repas communautaire.
Paul a l’air de penser qu’en faisant du repas un acte liturgique, on ne pourra que faire attention aux plus pauvres. Que de manger ensemble sous le regard de Dieu nous poussera à renverser l’ordre social pour poser les bases d’une égalité concrète entre tous ceux et toutes celles qui sont attablées.
Manger, un acte de communion
Que chacun donc s’examine soi-même et qu’il mange alors de ce pain et qu’il boive de cette coupe ; car si quelqu’un mange du pain et boit de la coupe sans reconnaître leur relation avec le corps du Seigneur, il attire ainsi le jugement sur lui-même.
Il n’est pas question ici comme on l’a trop souvent dit d’une introspection psychologique du type « est-ce que j’ai péché contre Dieu ? Il faut que je me confesse ». Paul nous dit d’examiner comment nous mangeons et nous buvons, dans notre relation avec la communauté, qui est le corps de Christ.
Il s’agit de la manière dont nous nous excluons les uns les autres.
En d’autres termes, la pratique habituelle de ce service aux tables, c’était d’accueillir les marginaux, d’être généreux envers les pauvres, et de faire communauté avec les classes sociales les plus variées. Le rythme hebdomadaire de ce service communautaire devait habituer les chrétiens à être en relation. C’est ainsi que les chrétiens étaient connus et reconnus, et c’est ainsi que les non-chrétiens étaient touchés par le message du Christ : en voyant l’amour de Dieu incarné en vrai dans la simplicité d’un repas régulier, dans une communauté d’amour. Et vous vous en doutez : les gens ne mangeaient pas ensemble juste pour manger et passer du bon temps ! Ils passaient du bon temps, c’est sûr ! Mais c’était l’occasion de vivre la foi, d’oser des gestes d’amour qui reflètent l’amour de Dieu. Et d’oser une parole quand ces gestes questionnent.

Pour manger ensemble…
Alors comment ce message pourrait s’incarner aujourd’hui ? Voici deux idées.
La première idée, c’est de vivre un repas communautaire une fois par mois. Il faut réfléchir aux conditions d’accueil, à qui fait quoi, et comment, avec quel budget, voir comment on aménage l’espace pour permettre à toutes les personnes invitées (notamment les personnes qui ont des problèmes de santé : éviter les escaliers, par exemple) de vivre l’Église quand-même. Un repas communautaire régulier.
La deuxième idée, c’est de manger avec d’autres. Dans une semaine, nous avons 21 repas, petit-déjeuner compris. Si la table, c’est le lieu de la communion, est-ce qu’on ne pourrait pas faire un petit effort pour manger avec quelqu’un ? Par exemple je pourrais m’organiser pour partager 3 repas avec 3 personnes différentes. C’est 3 repas par semaine. 3 sur 21. 1/7 de mon temps de repas consacré à manger avec d’autres. Et si c’est trop – parce que des fois c’est pas évident – je les inviterai tous les 3 au même repas !
A bien y réfléchir, la plupart d’entre nous fait déjà ça régulièrement. On mange avec d’autres. Mais j’ai l’impression qu’on le fait sans y penser. Sans chercher une occasion d’être témoins. Je ne dis pas qu’il faut sauter sur les gens et les assommer avec des « Jésus t’aime » ou des Jean 3.16, ce serait irrespectueux et insensé. Mais réfléchir à la manière dont nous pouvons susciter le questionnement. Et oser répondre simplement et sincèrement.
Voilà, ce n’étaient que deux idées pour illustrer comment on pourrait mettre en pratique cette dynamique dans votre communauté, mais je suis sûr qu’on pourrait trouver plein d’autres manières de faire.
En savoir plus sur Chemins Libres
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Comments (5)
Nicole
14 février 2024 at 11:27
Merci Lionel pour cette analyse qui à la fois conforte mes réflexions sur le rituel actuel de la cène et me pousse plus loin quant à l’application du partage convivial… Quel vaste chemin ouvert…
Lionel Thébaud
14 février 2024 at 12:19
<3 <3 <3 (comme y'a pas de bouton j'aime, je t'indique par ces signes que j'aime beaucoup ton commentaire !)
Anaïs
14 février 2024 at 18:31
Merci beaucoup Lionel
MARIELLE
15 février 2024 at 08:53
J ai répondu. Jésus est venu
Témoigner de l amour de Dieu.
Se rapprocher de nous.
Nous montrer comment agir
Nous libérer de nos préjugés
Être présent aux plus faibles.
J aime bien l idée des repas partagés.
Je crois qu’il faut le faire en dehors de l’église pour toucher les laïcs et ne pas rester entre soi…
Lionel Thébaud
15 février 2024 at 19:43
Merci pour ton partage, Dominique ! Je suis d’accord avec toi pour ce qui concerne l’entre-soi…