Tuer son frère

22 octobre 2023Lionel Thébaud

Caïn est cultivateur. Il est jaloux de son frère Abel, le berger. Il en vient à tuer son frère. Je vous invite à relire ce récit, afin d’avoir cette histoire bien tête : le récit de Caïn et Abel.

La rivalité entre frères

Caïn tue Abel, donc. Et après ça, il demande à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère ? »

Il s’agit d’une rivalité entre deux membres d’une même famille. La Bible regorge de ces exemples de rivalité, avec Ismaël et Isaac, avec Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Léa et Rachel, Marthe et Marie, par exemple. Que c’est difficile de s’aimer, quand on est de la même famille !

Cette rivalité, d’où vient-elle ?

Dans la bible, à chaque fois, de l’expérience de l’inégalité. Quand nous ne sommes pas tous et toutes traité·e·s de la même manière, c’est-à-dire quand il y a du favoritisme et que les choses ne sont pas expliquées, ça crée des tensions ainsi qu’un sentiment d’injustice.

Et la question qui préoccupe le narrateur, à partir du verset 5, c’est (d’après Thomas Römer) : en regard des inégalités, comment celui qui a connu des déceptions va-t-il réagir face à celui qui a été favorisé ? Parviendra-t-il à surmonter son mécontentement (par ailleurs compréhensible) ?

Dieu voit ce qui se passe dans le cœur de Caïn, et il amorce le dialogue : « A quoi bon te fâcher et être abattu ? Si tu agis comme il faut, tu reprendras le dessus ; sinon le péché est à ta porte, comme un monstre à l’affût. Il désire te dominer, mais c’est à toi d’en être le maître ».

C’est la première fois que le mot péché apparaît dans la bible. Juste avant le meurtre. Ce qui me fait dire que le péché, c’est de tuer l’autre. Dieu amorce le dialogue, donc, mais que répond Caïn ? Comment poursuit-il cet échange avec Dieu ? Il se tait. Caïn est un taiseux. Il ne dit absolument rien. Il a l’air de considérer que le silence vaut mieux que la parole. Et nous allons très vite nous apercevoir que c’est un problème.

Rester silencieux

Car en effet, vous l’avez lu en lisant le récit de Caïn et Abel, la traduction de la Bible « Nouvelle français courant » dit : « Caïn s’adresse à son frère. Quand ils furent aux champs, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua ». L’hébreu, lui, présente les choses un petit peu différemment. André Chouraqui traduit mot à mot : « Caîn dit à Èbèl, son frère… Et c’est quand ils sont au champ, Caîn se lève contre Èbèl, son frère, et le tue. »

Caïn dit à son frère… il dit quoi au juste ?

En hébreu, nous disent des rabbins, le verbe utilisé pour « dire » est toujours suivi d’un discours précis, un peu comme en français d’ailleurs. Il dit quelque chose, ça a du sens. Il dit, deux points ouvrez les guillemets, ça a du sens. Mais « le pasteur dit » n’a aucun sens. Le verbe parler, c’est différent. « Le pasteur parle », ça parle. Mais « le pasteur dit », ça ne dit rien. Le verbe dire a besoin d’un complément.

On a dans ce texte soit une lacune – ça voudrait dire qu’on a définitivement perdu le discours de Caïn, au cours des nombreuses retranscriptions de ce texte qui ont eu lieu dans l’Antiquité ; soit (toujours selon des rabbins) c’est un voile pudique jeté sur le discours – ce qui me semble peu probable au regard des impudicités que la Bible elle-même contient.

D’autres pensent ici que Caïn s’est trouvé dans l’incapacité de dire un mot. Il avait envie de dire les choses, et c’est trop dur, ou alors ça n’en vaut pas la peine. Donc il a tué. Une rupture de communication. C’est peut-être bien ça, l’origine de toute violence.

L’origine de la violence ?

Quand vous avez des envies de meurtre – j’espère que ça vous arrive à vous aussi, sinon je vais me sentir seul – regardez l’état de vos relations avec la personne que vous désirez tuer. A coup sûr, elles sont mauvaises.

Il y a rupture.

Le silence n’est pas toujours signe de profondeur spirituelle. Quand le silence est habité par la peur ou par la colère, voire par l’indifférence, il est le signe de ce qui prépare le meurtre. Et il faut bien avouer que nous ne savons pas toujours comment affronter la venue de la violence dans nos cœurs.

Nos sentiments et nos émotions sont parfois très violentes, n’est-ce pas ? Comment gérer ces choses ? En les refoulant ? La psychanalyse a montré avec raison combien nos refoulements ne font qu’aggraver les choses en les enracinant encore plus profondément en nous. Et collectivement non plus, nous ne savons pas gérer cette violence.

C’est peut-être là une des fonctions les plus importantes de la prière.

Tuer Abel (tuer son frère)

Abel, c’est le juste souffrant. « J’entends le sang de ton frère crier du sol vers moi ». La bible ici critique la violence. Ce sang crie jusqu’à Dieu et réclame justice.

Le sang des opprimés.

Et Dieu entend, et Dieu rendra justice.

Henry Mottu nous rappelle qu’il faut « interpréter ce récit en termes politiques, de justice et d’injustice, d’inégalité. La guerre vient toujours de ce que la justice a failli ».

L’auteur de la lettre aux Hébreux, en parlant des héros de la foi, écrit : « Par sa foi, Abel parle encore, bien qu’il soit mort ».

Abel nous parle. Il nous parle jusque dans le culte que nous rendons à Dieu. Alors que l’assassin, lui, n’a plus de voix. Il tue. Il tue d’un geste qui tue la parole.

Et nous, qui sommes appelé·e·s par Dieu à être des artisans de paix, nous avons à travailler à la restauration de la parole. Dire au lieu de nous taire. Expliquer au lieu de laisser couler. Négocier, dialoguer, et prier.

Et il se peut que nous y laissions notre vie.

La violence dans la Bible

Dans la Bible, que de récits de guerres. Je vous invite à (re)lire mon article à propos des textes violents dans la Bible. Contrairement aux idées reçues, le Nouveau testament n’est pas moins violent. Il est juste beaucoup plus court et présente moins de récits, qui racontent les relations entre les êtres humains.

La bible ne cache pas notre violence sous le tapis : elle l’assume, elle nous encourage à la verbaliser, pour mieux la dépasser, pour la maîtriser.

Nous n’enlevons rien à la bible : les textes qui sont là doivent y rester et les lire édifie notre foi. Mais il est impossible de considérer ces violences comme étant la volonté de Dieu.

En revanche, celui qui tue peut croire sincèrement qu’il est conduit par Dieu pour commettre son acte terrible. On a, dans la Bible, des exemples de gens qui tuent au nom de Dieu.

Notre responsabilité, c’est de lire ces textes et de les interpréter. Et ma boussole, le point de départ et le point d’arrivée de mon interprétation, c’est ce que j’ai reçu le jour où la foi m’a été donnée par l’Esprit de Dieu : « Dieu est amour ». Il n’y a rien qui soit si fortement attaché au nom de Dieu, et il n’y a pas une seule interprétation qui soit valable si elle ne prend pas corps dans la nature même de Dieu, qui est amour.

L’amour, c’est à mon sens la seule chose qui pose des limites à Dieu. Nous pouvons donc critiquer ces textes à la lumière de l’amour de Dieu, manifesté dans la personne de Jésus le Christ, c’est-à-dire à la lumière du sens de sa vie, de sa mort, et de sa résurrection.

Des bruits de guerre

Nous entendons beaucoup de bruit aujourd’hui.

Nos médias aiment faire du bruit. Ils aiment brouiller les cartes.

Après avoir avoir rongé l’os de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ils parlent sans arrêt du « conflit israélo-palestinien », alors qu’il ne s’agit pas du tout d’un conflit. Il s’agit d’une guerre. La guerre et le conflit, ce n’est pas la même chose.

Là, dans cette guerre, on entend des gens qui prennent parti. C’est tellement important de se déclarer pour un camp et contre un camp. C’est tellement important de démontrer que le Hamas a bien raison de s’en prendre comme ça à celui qui l’opprime depuis des décennies. C’est tellement important de démontrer que l’État d’Israël a raison de se défendre comme ça face à l’agresseur.

Mais nous, qu’avons-nous à dire sur ce qui se passe là-bas ? Pourquoi, d’ailleurs, disons-nous quelque chose, alors même que nous ne voulons pas nous occuper de ce qui nous intéresse au premier chef, à savoir l’établissement d’une justice plus grande, plus vraie, ici-même, dans le pays où notre voix compte ? Pourquoi est-ce plus facile d’avoir une parole sur une situation qui ne nous concerne pas ? C’est si facile de porter un jugement moral sur une situation étrangère, alors même que nous ne faisons pas grand-chose pour faire évoluer notre situation à nous, que nous vivons… Parler, c’est toujours plus facile que faire, n’est-ce pas ?

Et je suis très bien placé pour le savoir, car parler, c’est le propre du pasteur. Parler, parler, toujours parler.

Tuer son frère, tuer ses frères…

Et devant l’horreur de la guerre, moi, je me dis : des gens tuent des gens.

Le Hamas tue des militaires et des civils, c’est-à-dire des enfants, des hommes, des femmes et des vieillards.

Israël tue des militaires et des civils, c’est-à-dire des enfants, des hommes, des femmes et des vieillards.

Près de 5000 morts en tout, pour le moment.

Les deux parties sont coupables de meurtre, la vengeance n’est jamais une option de la justice. La justice ne se venge pas.

En général, en France, on se range du côté de l’État d’Israël. Mais une nation reste une nation, et celles et ceux qui veulent rester fidèles à Jésus-Christ n’ont pas à prendre parti pour une nation. Si vous êtes fidèles, vous ne justifierez jamais les actes meurtriers perpétrés par les nations. Et si, par malheur, vous êtes dans l’obligation de tuer, ce sera toujours à contrecœur, jamais par esprit de vengeance.

De la même manière, on ne peut pas se ranger du côté du Hamas, pour des raisons qui, en France, nous semblent un peu plus évidentes. Mais cette évidence nous vient de la propagande médiatique, je vous invite à y réfléchir. Cette évidence n’a rien à voir avec le développement d’une vie spirituelle.

Soutenir une cause

Dans cette histoire, je vois des Israéliens et des Palestiniens qui souffrent au nom d’une cause qui leur échappe complètement.

Des gens qui souffrent au nom du jeu que jouent ceux qui veulent les dominer. Je vois des gens qui veulent que ça s’arrête. Des gens qui – au nom de leur souffrance – sont prêts à soutenir n’importe quelle cause, pourvu que ça s’arrête.

Je comprends les gens qui, sur place, soutiennent le Hamas. Ils y croient.

Je comprends les gens qui, sur place, soutiennent l’État d’Israël. Ils y croient.

Mais moi, je n’ai pas le droit de choisir un autre camp que le camp de tous ceux et de toutes celles qui souffrent de cette guerre, à laquelle il faudrait mettre fin. Et ce n’est pas en prenant parti pour l’un ou l’autre camp que je vais apporter de l’apaisement, au contraire.

Et puis je garde dans le cœur cette phrase de Martin Luther King : « On ne peut pas dire qu’il soit moral d’encourager autrui à accepter patiemment l’injustice qu’on n’endure pas soi-même ». Donc je me dis qu’il ne sert à rien de condamner les Palestiniens, ou de condamner les Israéliens, et de choisir un camp en forçant l’autre camp à se soumettre.

J’espère que l’Esprit vous dit la même chose. Je ne garantis pas que ce que je vous livre vienne de Dieu, ce sera à vous d’en juger. Mais j’espère que l’Esprit de Dieu nous parle de paix véritable, de reprise de dialogue, de capacité à nous parler pour mettre fin au péché. Pour mettre fin à la guerre.

Tuer n’est pas jouer

Je finis, donc.

D’abord, théologiquement, il s’agit de comprendre la situation d’une manière chrétienne, pas de choisir un camp. N’ajoutons pas au malheur déjà bien trop immense.

Et ensuite, que pouvons-nous faire ?

Premièrement, prier. Nous avons, tout comme les communautés juives, l’habitude de prier pour les autorités, les principautés de ce monde, les gouvernements (quel que soient leur régime). L’intercession vient de l’amour.

Enfin, construire la paix. La guerre se déclare, mais la paix se construit. On mobilise pour l’effort de guerre, mais quelle mobilisation pour l’effort de paix ? C’est peut-être en participant à des manifestations, ou en aidant des organisations qui travaillent à la paix entre les peuples, que nous pouvons mettre en œuvre ce que nous dit notre théologie.

Parce que nous sommes au service du prince de paix, Jésus le Messie, fils du Dieu qui donne la paix. Et parce qu’être humain, ce n’est pas seulement être de la race humaine, ce n’est pas seulement être mâle et femelle, comme le disent les deux récits de la création, mais être humain, c’est aussi et surtout être frères et sœurs.

Shalom ! Salaâm !

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