Les textes violents, on en parle ?

14 avril 2022Lionel Thébaud

Les textes violents, dans la Bible, sont difficiles à accepter. C’est ce que me disait l’autre jour C. M., lors d’une discussion : « C’est bien joli de lire des psaumes lorsque nous prions pour la paix, mais enfin, il y a des psaumes qui n’expriment pas des sentiments de paix, mais de vengeance et de haine. On devrait ne pas les prier ».

Je comprends cette réaction. Moi aussi, depuis des années, je vous l’avoue, je déteste lire les psaumes. Sauf exception, ils me sortent par les trous de nez. Je ne m’y retrouve pas.

Mais depuis un an, mon rapport aux psaumes a changé. J’ai donc cherché à comprendre pourquoi leur place est si importante dans les traditions juive et chrétienne.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la lecture de certains psaumes me semble toujours difficile, mais j’ai trouvé un sens à toute cette violence. Et je vous propose d’analyser le psaume 58 pour illustrer la posture qui est la mienne à cette heure.

Si vous n’avez pas peur d’être bousculé·e·s par des paroles crues (et cruelles), je vous invite à me suivre dans cette aventure !

Un texte violent : le psaume 58

Est-il vrai qu’au lieu de rendre la justice, vous restez muets ?
Êtes-vous justes quand vous jugez les humains ?
Loin de là !
Volontairement vous pratiquez l’injustice sur terre,
vous ouvrez la porte aux violences.
Les méchants sont rebelles dès leur naissance ;
à peine nés, ils se mettent hors du droit chemin,
ils disent des calomnies.
Ils ont un venin, comme la vipère ;
ils font la sourde oreille, comme le serpent
qui n’écoute pas la musique des charmeurs,
même du plus expert d’entre eux.
Dieu, casse-leur les dents,
Seigneur, brise leurs crocs de lion !
Qu’ils disparaissent comme l’eau qui s’écoule !
Que la flèche qu’il tire soit sans force !
Qu’ils aient le sort de la limace
qui se dessèche à mesure qu’elle avance !
Comme l’enfant mort-né, qu’ils ne voient pas le jour !
Avant que leurs chardons deviennent des buissons,
qu’un tourbillon les emporte,
encore verts ou déjà secs, peu importe !
Le juste se réjouira de voir la revanche de Dieu
et de patauger dans le sang des méchants.
Tout le monde dira :
« Oui, les personnes justes auront leur récompense ;
oui, sur la terre il y a un Dieu qui juge ! »

Psaume 58

Les textes violents : comment les aborder ?

Je choisis de parler du psaume 58, avec lequel je lutte, contre lequel je lutte, parce que je ne comprends pas ce qu’un tel texte fait dans nos bibles.

Et alors, quand un texte nous rebute, quand il nous choque, ou quand nous ne le comprenons pas, je ne connais qu’une seule solution honnête : c’est de prendre ce texte à bras le corps, de l’étudier, et d’en tirer le jus qui viendra nourrir notre être intérieur. Parce que par la foi, je crois que ces textes, même quand ils ne me plaisent pas, ont quelque chose à me dire de qui je suis, et de qui est Dieu.

Nous pensons souvent que pour nous approcher de Dieu dans la prière, il faut être des anges, des gens sans défaut, sans péché. Pour parler à Dieu, il faudrait être pur·e de toute violence et de tout mauvais sentiment.

Mais en protestantisme, nous disons précisément l’inverse : nous venons à Dieu tel·le·s que nous sommes, et alors seulement dieu peut nous enlever le fardeau de nos mauvais désirs.

Dieu ne nous abandonne pas, il s’occupe de nous, il s’engage à nos côtés contre le mal et l’injustice qui nous habitent. Est-ce que vous prétendez, vous, ne pas être habité·e·s par le mal et l’injustice ?

Pour ce qui me concerne, le mal et l’injustice m’habitent. Je le reconnais. Je ne m’illusionne pas à ce propos.

Les images utilisées dans ce psaume sont très violentes, et c’est ce qui nous rend mal à l’aise. On n’accepte pas qu’un tel message fasse partie des recommandations qui nous sont laissées. Mais la Bible est-elle un livre de recommandations ? Ou plutôt, la Bible n’est-elle que ça ?

Un violent désir de justice

D’abord, regardons l’encadrement du psaume (versets 2-3, et 11-12). J’ai choisi une traduction plus personnelle, plus littérale, et on voit des différences avec ce que nous venons de lire. On trouve des termes qui se répètent, et qui donnent le thème du poème : justice, juger, humain, dieu. Mais le thème principal, vous l’aurez remarqué, c’est la justice.

La première partie du psaume (2-6) décrit une situation : le psalmiste vit dans une société où la justice et le droit sont absents. La classe dirigeante s’est désolidarisée du reste de la population, et s’est mise à exploiter et à opprimer les faibles.

Les responsables du peuple commettent le crime. Ils sont comparés au serpent, au lion, à la limace, et au fœtus qui n’a pas pu naître. Une manière de dire que l’oppresseur n’est pas humain.

Le psalmiste remarque qu’il y a des gens qui font le mal et qui pourtant ont une belle vie. Comme il trouve ça injuste, il demande à Dieu d’intervenir pour exercer la justice.

Le peuple est en danger, en danger de mort, et le temps n’est pas à la louange. Le temps est à la révolte et au souhait ardent de s’en sortir vivant.

Le psalmiste se demande si le dieu qui a libéré son peuple de l’oppression égyptienne peut vraiment rester muet et insensible face à la détresse de l’opprimé. Si Dieu se taisait, il serait complice de l’injustice. Pour le psalmiste, Dieu ne peut pas ne pas agir pour rétablir le droit.

Le psalmiste prie sa révolte contre l’injustice et l’abus de pouvoir de ceux qui oublient que le pouvoir leur a été donné par Dieu, non pas pour se servir, mais pour servir les plus faibles. Au passage, je rappelle que « ministre » signifie « serviteur ».

Réclamer vengeance

La deuxième partie de cette prière (7 – 10) réclame la vengeance.

Ce qui me saute aux yeux, c’est que le psalmiste demande une intervention qui soit à la mesure de la gravité des injustices subies.

Vous connaissez ce dicton biblique : œil pour œil, dent pour dent. Vous croyez que c’est un dicton de vengeance ? Vous vous trompez.

Il s’agit d’une règle qui défend de rendre à l’autre un dommage supérieur à ce que nous avons nous-mêmes reçu.

Vous savez comment c’est : quelqu’un nous traite de con, on a envie de lui crever les pneus, juste pour lui apprendre. On ne va quand-même pas se laisser faire ! Mais alors la conséquence, c’est l’escalade de la violence.

Eh bien œil pour œil, dent pour dent, ça nous dit que si l’autre te traite de con, tu ne peux pas aller plus loin que de le traiter de con toi aussi. Si tu veux te venger, venge-toi à la hauteur de ce que tu as subi, mais pas plus. Ce qui fait de toi un perroquet, ou un miroir.

Ce qui ne te permet pas de lui montrer que tu es plus fort que lui.

Ce qui permet de montrer à tout le monde que tu es aussi stupide que lui – mais pas plus.

C’est une loi qui te dit : ne te rabaisse pas à ces choses.

Œil pour œil, c’est une bonne règle, en fait. Et si le psalmiste demande à Dieu de casser les dents de ce lion, c’est que l’oppresseur dévore les pauvres gens. Il demande à Dieu de rendre le méchant inoffensif. Il lui demande de le rendre inopérant. Qu’il cesse de faire le mal.

Un texte dont la violence s’intensifie

Le psalmiste monte en intensité. Il demande l’éradication complète des méchants, éradication qui doit réjouir le croyant.

Dans la littérature de sagesse, il y a un lien très fort entre les actions des individus et le sort qu’ils subissent : celui qui vivra par l’épée périra par l’épée. Mais la joie sadique du juste qui se lave les pieds dans le sang des méchants me laisse perplexe.

Certains diront : « Ça, c’était l’Ancien Testament, tout a changé avec Jésus ». Ah bon ? Vous avez déjà lu l’Apocalypse ?

Voilà pourquoi les fléaux qui lui sont réservés
vont tous s’abattre sur [Babylone] en un seul jour :
la mort,
le deuil
et la famine ;
elle sera détruite par le feu.
Car il est puissant le Seigneur Dieu qui l’a jugée. »
(…) Ciel, réjouis-toi de sa destruction !
Réjouissez-vous,
vous qui appartenez à Dieu,
vous les apôtres et les prophètes !
Car Dieu l’a jugée pour le mal qu’elle vous a fait !

Apocalypse 18.8 et 20

Et pour continuer sur Et pour continuer sur ma lancée, voici un texte d’Esaïe :

« Oui, j’ai travaillé au pressoir (…)
Dans ma colère et ma fureur
j’ai piétiné des gens,
je les ai foulés aux pieds.
Leur sang a giclé sur mes habits,
j’ai taché tous mes vêtements.
C’est que j’avais à cœur de prendre aujourd’hui ma revanche (…)
J’ai décidé d’y mettre la main moi-même ;
ma fureur m’en a donné la force.
Dans ma colère j’ai écrasé des gens,
je les ai enivrés de ma fureur,
j’ai répandu leur sang à terre. »

Esaïe 63.3-6

Où sont les bons sentiments ? Où est la vertu ? Où est l’amour du prochain, même quand c’est un ennemi ? La Bible ne fait pas vraiment dans le politiquement correct.

Ce que ce texte violent ne dit pas

C’est là que nous pouvons noter quelque chose de très intéressant.

Le psalmiste ne dit pas : « je vais occire mon ennemi ». Il n’appelle pas son peuple à prendre les armes et à se venger. Il ne cultive pas un discours de haine, il ne fait pas d’appel au meurtre.

Il prie.

Il prie Dieu d’exercer lui-même la vengeance.

Parce qu’il estime que la vengeance appartient à Dieu. Dieu seul a le droit d’intervenir pour que le droit et la justice soient rétablis.

Pour le psalmiste, il ne reste que la violence verbale face à la violence réelle des oppresseurs. La parole – écrite ou criée – est la seule arme dont il dispose.

Face à la violence de l’oppresseur le psalmiste refuse d’entrer dans le œil pour œil, vous avez vu ? L’ennemi opprime et dévore, mais le psalmiste se contente de parler. Donc il ne se censure pas, et il expose à Dieu tous ses désirs, même les plus violents.

Exprimer ce que l’on ressent, est-ce utile ?

C’est une question légitime, puisque 2000 ans de christianisme ont mis beaucoup de nos émotions derrière les barreaux

Nous avons appris à refouler nos sentiments, et vous savez ce qui se passe, quand nous refoulons, n’est-ce pas ?

Ces sentiments transpirent par nos pores, mais nous n’arrivons plus à identifier ce qu’ils sont. Nous devenons incapables de reconnaître la haine, le désir de vengeance, et nous nous faisons du mal en adoptant des comportements destructeurs, sans que nous comprenions pourquoi.

Nier ce que nous ressentons, sous couvert de bonne moralité, est le meilleur moyen de nous détruire. D’ailleurs, en Genèse 4, si Caïn tue son frère Abel, c’est justement parce qu’il n’a pas réussi à exprimer sa colère avec sa bouche.

Ça pose la question de l’utilité de la censure… Faut-il censurer les textes de la Bible qui nous dérangent ?

Le psaume, lui, prend en compte la colère et le désir de vengeance, qui traduit l’impuissance de l’opprimé face aux puissances injustes.

Le psalmiste ne se prend pas pour plus spirituel qu’il n’est. Il ne se réfugie pas sur un nuage bien-pensant.

Transférer sur Dieu l’exécution du châtiment que l’on souhaite voir permet de nous libérer de notre charge émotionnelle. Ça empêche que la vraie violence n’éclate réellement, à condition bien sûr de ne pas utiliser ce psaume pour alimenter la haine envers les ennemis.

A condition de ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas.

A condition de ne pas l’utiliser pour notre propagande.

Paul écrivait, dans sa lettre aux Éphésiens (6.12) : nous n’avons pas à lutter contre des êtres humains ; mais nous devons lutter contre les pouvoirs, les autorités, les maîtres de ce monde obscur, contre toutes les puissances spirituelles mauvaises qui sont dans les cieux.

C’est en exprimant sa violence qu’on la neutralise

Pour conclure, disons que si Dieu est amour, il ne faudrait pas croire que le dieu biblique est un grand mou qui aime et ne fait rien pour prendre soin de celles et ceux qu’il aime.

Dieu n’est jamais du côté de l’oppresseur. Le dieu de la Bible répond aux cris des faibles.

Le psaume 58 assume la violence qui est en nous. Quand je prie le psaume 58, j’assume la violence qui se trouve en moi. Et en l’exprimant, je la neutralise.

Si je reconnais que le pervers est mon ennemi, si je reconnais que je lui en veux et que je désire sa mort, alors seulement je peux entrer dans la démarche du pardon.

Je ne peux pas guérir si je fais comme si je n’avais pas été blessé. Je ne peux pas pardonner à mes ennemis si je fais comme si je n’avais pas d’ennemi. Je ne peux pas pardonner si je fais comme si je n’avais pas été offensé.

D’ailleurs, je peux prier ce psaume pour parler de ce qui est si mauvais à l’intérieur de mon être. Je peux désirer ardemment que mes mauvais penchants et mes mauvais désirs, voire même mon refus de pardonner, qui sont comme des serpents et comme des lions qui mordent, soient complètement éradiqués.

S’il vous semble trop dur d’exprimer votre colère et votre révolte envers un être humain, prenez ce psaume pour combattre vos démons intérieurs ! Mais sachez qu’à mes yeux, les deux utilisations de ce psaume sont valables, tant que vous ne l’utilisez pas pour établir un programme de destruction de l’être humain qui se trouve devant vous.

Lire et prier un tel psaume, c’est, pour moi, accepter d’entrer sur le chemin qui mène à la sanctification et à la paix.

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