Faire confiance

8 juin 2026Lionel Thébaud

J’entends souvent les gens me dire : « Il faut faire confiance ». Ou pire : « Untel m’a dit que… et je le crois parce que je lui fais confiance ». Cette façon de parler m’interroge. Car plus j’y réfléchis, plus je me demande si nous savons vraiment ce qu’est la confiance. Et surtout, si nous ne la confondons pas parfois avec autre chose : la crédulité.

Pour commencer, un détail intéressant : dans le mot « confiance », on retrouve les idées de foi et de fidélité. Cela ne suffit pas à définir la confiance, mais cela donne déjà une piste.D’abord, un petit rappel important : dans le mot confiance, on trouve les mots foi et fidélité. Ce sont des indications précieuses. Mais ces indications ne nous disent toujours pas ce qu’est la confiance, elles nous donnent juste un axe de réflexion, des pistes à creuser.

Dans mon métier de pasteur, je travaille avec des instances associatives qui prennent des décisions ayant parfois un impact direct sur mon activité. Prenons un exemple très simple.

« Je lui fais confiance »

Imaginons qu’un conseil presbytéral décide de souscrire un abonnement internet et mobile à 80 euros par mois. Je trouve ce montant élevé et je questionne ce choix. Le trésorier peut alors expliquer que cet opérateur est fiable, qu’il offre un bon service et qu’en cas de problème, la proximité de ses agences est rassurante.

Je peux comprendre cet argument, même si je ne suis pas convaincu.

Ce qui me gêne davantage, c’est lorsque d’autres membres du conseil répondent : « Il est trésorier, il sait de quoi il parle, je lui fais confiance. » Car cette remarque contient plusieurs sous-entendus.

D’abord, elle laisse entendre que moi, je ne lui fais pas confiance. Ce qui est faux. Ensuite, elle suggère que je remets en cause ses compétences. Ce qui est faux également. Mais surtout, elle confond à mes yeux la confiance et le fait de croire quelqu’un sur parole. Or ce n’est pas la même chose.

Avoir confiance en quelqu’un

Quand je dis que j’ai confiance en quelqu’un, je ne dis pas qu’il a toujours raison. Je dis que je le crois honnête. Je pense qu’il agit de bonne foi, qu’il cherche sincèrement à faire de son mieux, qu’il ne me manipule pas et qu’il n’avance pas avec un agenda caché.

Mais une personne honnête peut se tromper. Une personne compétente peut se tromper. Une personne digne de confiance peut se tromper. Dire à quelqu’un qu’il se trompe n’est donc pas un manque de confiance.

Je peux être en profond désaccord avec quelqu’un tout en ayant une grande confiance en lui. J’ai confiance en mes filles, par exemple. Pourtant, nous ne sommes pas d’accord sur tout. Et elles savent parfaitement que mon désaccord ne remet pas en cause la confiance que je leur porte.

Faire confiance ne signifie pas considérer que l’autre est infaillible.

C’est pourquoi je pense qu’il est sain de vérifier les informations qu’on nous transmet, même lorsqu’elles viennent de personnes en qui nous avons confiance.

Vérifier n’est pas suspecter ou accuser. Vérifier, c’est reconnaître que personne ne détient toute la vérité. J’irais même plus loin : vérifier ce qu’une personne dit, c’est souvent une manière de la prendre au sérieux.

Quand je parle d’un sujet que je connais bien, je suis heureux que les gens examinent mes arguments. Et même si mon ego en souffre parfois un peu, je suis reconnaissant lorsqu’on me montre que je me suis trompé. C’est ainsi que l’on progresse. Je ne le vis pas comme un manque de confiance. Au contraire.

Lorsqu’une personne vient me dire : « Je pense que tu te trompes », elle suppose généralement que je suis capable de l’entendre. C’est déjà une marque de confiance. Parce que la confiance relève avant tout de la qualité de la relation, pas de la performance ou du pouvoir. Pas du fait d’avoir toujours raison.

Ne pas faire confiance

Souvent, quand quelqu’un me dit : « Tu ne me fais pas confiance », ce que j’entends en réalité, c’est : « Tu ne crois pas ce que je dis. » Mais ce sont deux choses différentes.

Prenons un exemple dans le débat public.

Lorsque Emmanuel Macron affirme, à propos du drame vécu par Lyannah, qu’il ne veut « entendre aucun argument de moyens dans cette affaire », il affirme en substance que le problème ne vient pas d’un manque de ressources.

Si vous lui faites confiance, vous pouvez penser qu’il parle sincèrement. Vous pouvez croire qu’il est de bonne foi. Mais vous pouvez aussi considérer qu’il se trompe, qu’il est mal informé ou qu’il ne mesure pas pleinement la situation.

En revanche, si vous acceptez cette affirmation malgré les nombreuses alertes sur le sous-financement chronique de la justice et les difficultés rencontrées sur le terrain, alors vous ne faites pas seulement confiance : vous adhérez à ce qui est dit sans véritable examen critique.

C’est là que se situe la différence.

Pour ma part, je réponds clairement : non. C’est pourquoi, lorsque je pense qu’un abonnement à 80 euros par mois n’est pas adapté, je ne remets pas en cause la bonne foi du trésorier. Je ne remets pas davantage en cause ses compétences. Je suis simplement en désaccord avec lui. Et je refuse de considérer que, parce qu’il est compétent, tout ce qu’il dit est forcément juste.

Faire confiance à Dieu

Je vais peut-être surprendre, mais j’ai exactement le même rapport avec Dieu.

Quand je dis que j’ai confiance en Dieu, je ne veux pas dire que je crois tout ce qu’on raconte à son sujet. Je ne veux pas dire non plus que je crois automatiquement toutes les interprétations que l’on attribue à sa volonté. Et je ne veux certainement pas dire que Dieu va forcément faire ce que j’espère qu’il fera.

Quand je dis que j’ai confiance en Dieu, je veux dire autre chose. Je veux dire que je suis convaincu qu’il est présent dans ce que je traverse. Qu’il marche avec moi. Qu’il partage mes joies et mes souffrances, qu’il me soutient lorsque je n’ai plus beaucoup de forces, qu’il donne du sens à mon existence, même lorsque je ne comprends pas tout. J’ai confiance dans le fait que sa volonté est plus vaste que mes intérêts immédiats et qu’il agit pour un bien qui me dépasse.

Avoir confiance en Dieu, ce n’est pas croire qu’il va forcément guérir mes maladies. C’est croire qu’au cœur même de mes fragilités, je peux encore vivre, aimer, agir et apporter quelque chose au monde grâce à la force qu’il fait naître en moi.

Ce n’est pas croire qu’il supprimera toutes les injustices d’un coup de baguette magique. C’est croire qu’il me donnera le courage de les combattre avec d’autres.

Ce n’est pas croire que rien de mauvais ne m’arrivera. C’est croire que, quoi qu’il arrive, je ne serai jamais seul.

Comme le dit le psaume 23 : « Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort… » Le texte ne dit pas « si ». Il dit « quand ». La confiance ne nous évite pas la vallée. Elle nous permet de la traverser.

Voilà pourquoi je pense que la confiance n’est pas la crédulité.

Faire confiance Vs. être crédule

La confiance n’exige pas que nous renoncions à notre esprit critique. Elle n’interdit pas la contestation. Elle ne nous dispense pas de réfléchir. Dire « non » n’est pas forcément un manque de foi ou d’espérance.

Bien souvent, c’est l’inverse.

Faire confiance, ce n’est pas s’installer confortablement dans un transat en attendant que les choses s’arrangent toutes seules. Faire confiance, c’est s’engager. Dans une relation, dans une responsabilité, dans un combat.

C’est avancer avec la conviction que Dieu agit en nous pour nous donner la force d’aller jusqu’au bout de ce qui nous appelle.

La confiance n’est pas une invitation à la passivité. C’est une invitation au courage.


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