La famille de Jésus

10 septembre 2023Lionel Thébaud

Comment s’appelle la mère de Jésus ? Marie, bien sûr. Comment s’appelle son père ? Joseph. Oui. Ou Dieu, aussi, on peut dire ça ! Plus difficile : comment s’appellent ses frères ? Jacques, Joseph, Jude et Simon. Et comment s’appellent ses sœurs ? Bon, ça on ne le sait pas. Mais les évangiles nous disent que Jésus a des frères et des sœurs, qui sont les enfants de Marie et de Joseph. Dans l’évangile selon Matthieu, au chapitre 12 (versets 46 à 50), Jésus agit bizarrement. Sa famille vient le chercher pour discuter avec lui. Jésus prononce des paroles un peu étranges, et on comprend que ce ne sont pas les liens du sang qui constituent la famille de Jésus.

Géniteurs, génitrices, parents…

Je suis le produit de l’union de deux personnes, et personne d’autre que ces deux personnes ne peuvent prendre leur place de géniteur et génitrice.

Les parcours de vie de chaque personne sont différents, si bien qu’il peut arriver que l’un ou l’autre de ces géniteurs soit défaillant. Ou les deux. Ou encore que les choses se passent autrement, il y a tellement de situations différentes.

Quand une personne qui élève un enfant n’est pas à l’origine de sa vie, elle est, de fait, père, ou mère. Parce que ce qui fait réellement un père ou une mère, ce n’est pas la capacité à donner la vie, c’est la capacité à construire la vie d’un enfant. C’est pourquoi on peut avoir été adopté, et considérer que nos adoptants sont nos parents. C’est absolument vrai.

On peut avoir besoin de retrouver nos géniteurs pour comprendre des choses sur soi, mais nos parents sont ceux qui nous élèvent. Ce n’est pas ton sang qui fait de toi un père, une mère, ou un enfant. C’est ton rôle dans la famille.

Il en est exactement de même pour tes frères et tes sœurs.

Je ne dévalorise pas du tout les liens du sang. Je les remets juste à leur place. Nous avons tellement de situations où les liens du sang sont désastreux qu’il est vraiment bon de pouvoir constituer d’autres relations familiales, avec des gens qui ne sont pas issus du même sang.

Évidemment, quand nos parents sont en plus nos géniteurs, le lien est très fort. Mais rien ne m’assure que ce sont des liens plus forts que quand nos parents ne sont pas nos géniteurs. Je crois bien que tout ça, ce sont des croyances, et rien d’autre.

La famille dans l’histoire de Jésus

Pour les Juifs de l’époque de Jésus, les liens du sang comptaient plus que tout autre chose. Pour appartenir à la famille, il fallait que les géniteurs soient clairement identifiés. Si on avait un doute sur le géniteur, on avait le statut de « bâtard ».

En hébreu, on appelle ces gens des mamzer. Les mamzer n’ont pas le droit de se marier et d’avoir une descendance, selon la loi juive, parce qu’ils ne sont pas légitimes. On avait des doutes à propos de Jésus : Joseph était-il son père ? Vous remarquerez que Jésus ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfants, d’après la bible. Mais ce n’est pas là mon propos. Le mamzer est illégitime, et qu’est-ce que c’est difficile, pour un mamzer, de trouver sa place dans la famille. Personne ne l’estime, il est trop différent, trop pas comme nous. Le mamzer fait honte à la famille.

Tu es de ma famille…

Heureusement, le sang n’est pas obligatoire pour former une famille. Jésus dit ici que :

Celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux est pour moi un frère, une sœur et une mère.

Pour Jésus, ce qui est constitutif de sa famille, c’est de faire la volonté de Dieu…

Qui peut affirmer qu’il fait la volonté de Dieu ? Et c’est quoi la volonté de Dieu ? Voilà bien des questions auxquelles je suis incapable de répondre. Mais ce que je sais, c’est que je cherche à faire sa volonté.

Je veux me comporter d’une manière digne de mon appel à être chrétien : je ne fais pas ce que ma conscience réprouve. Quand je sens que ce que j’ai envie de faire est mal, je ne le fais pas. Et si jamais il m’arrive de le faire quand-même (parce qu’évidemment, ça m’arrive parfois – c’est rare, mais ça m’arrive), alors là je demande pardon à Dieu.

Dieu m’a déjà pardonné avant que je lui demande pardon, mais le seul moyen de me débarrasser de la culpabilité, c’est de lui demander pardon et de croire qu’il m’a réellement pardonné. Dès que je réalise que je n’ai pas écouté la voix de ma conscience, je me tourne vers Dieu. C’est jamais facile, mais au moins c’est tout de suite. Je n’aime pas rester à ressasser les choses et à culpabiliser.

Si toi aussi, tu as envie de faire la volonté de Dieu, alors tu es mon frère et tu es ma sœur. Si tu essayes de rester fidèle à ce que ta conscience te dit, tu es de ma famille. Dieu est notre Père, Jésus notre grand frère et nous sommes animé·e·s du même Esprit. L’Esprit de famille, tu vois ? C’est pour ça qu’on dit que l’Église, c’est notre famille spirituelle.

La famille idéale : un espace de vulnérabilité

Une famille, c’est un espace privilégié, où l’on peut être honnêtes les uns envers les autres.

Être honnête, ça ne veut pas dire qu’on va se dire nos quatre vérités. Bien sûr, c’est bon d’être franc, mais il ne s’agit pas de blesser les autres sous prétexte qu’on est honnête.

Honnête, ça veut dire sincère.

Ça veut dire vulnérable.

Ouh qu’on n’aime pas ce mot, vulnérable… Quand on prononce ce mot, on pense « personne handicapée », « personne malade », « personne dans le besoin », « personne dépendante »… Eh bien oui. Nous sommes tous et toutes des personnes vulnérables.

Une personne malentendante a des besoins spécifiques à sa condition physique, c’est vrai. Dans son quotidien elle a des difficultés d’autonomie, c’est vrai. Elle a besoin de quelqu’un pour l’aider à faire un certain nombre de choses. Mais toi ?

Toi qui te crois autonome et qui détestes te sentir vulnérable… tu crois vraiment que tu n’as besoin de personne pour vivre ta vie ? Que tu t’es fait tout seul, comme on aime à l’affirmer dans cette société inhumaine ? Le mythe du self-made-man (traduction : l’homme qui se fait tout seul, ou qui n’a jamais eu besoin de personne)…

Le COVID aurait dû nous apprendre que nous sommes tous et toutes vulnérables à un degré bien plus profond que le simple risque de tomber malade et d’en avoir des séquelles pour de longues années. Quand tout s’est arrêté, nous avons commencé à manquer. Est-ce que vous vous rappelez ? Je demande ça, parce que nous avons la fâcheuse tendance d’oublier très vite les leçons apprises.

Le monde d’après n’est pas encore arrivé. Je l’attends.

Point rapide sur la vulnérabilité

Tu es vulnérable : pour manger, il faut que d’autres gens produisent de la nourriture ; si tu restes trop longtemps sans voir personne tu déprimes fort. Il y a plein de choses que tu ne sais pas faire tout·e seul·e, ou que tu ne sais pas faire.

Si tu es une personne autonome aujourd’hui, tu n’y es pas arrivé·e tout·e seul·e. Il a fallu plein de gens, tout au long de ta vie, qui t’ont aidé à te construire, qui t’ont donné des repères, aidé à réfléchir et à faire des choix, donné les coups de pouce nécessaires, aimé, donné de l’affection et du réconfort, des gens qui t’ont pris en charge à certains moments de ta vie, quand tu n’étais pas capable de le faire.

Aujourd’hui encore, il y a des gens qui te soutiennent et qui sont nécessaires à ton autonomie.

Et n’oublie jamais qu’un jour, tu seras tout aussi vulnérable que la personne handicapée que tu stigmatises. Tes capacités diminueront. A cause de la vieillesse ou d’un accident de la vie.

Au fond, tu n’es pas différent·e. Tu n’es pas plus autonome. Tu es vulnérable. Tu as besoin des autres. Et il ne faut pas nier ta vulnérabilité. Parce que c’est ta richesse.

Grâce à elle tu peux te faire aider : tu es entouré·e de gens bienveillants, que tu aimes et qui t’aiment, et avec lesquels tu entretiens des relations fortes. Tu peux donner et recevoir. Tu peux être sans arme, ni armure.

Et donc quand tu donnes un coup de main à quelqu’un, tu ne te dis pas « oh, le pauvre ». Tu te dis : « voilà quelqu’un qui est comme moi, et qui, comme moi, a besoin d’être aidé ». Ce n’est pas condescendant. C’est solidaire.

L’Église : une famille

Voilà le projet de Jésus pour tous ceux et toutes celles qui veulent le suivre.

C’est le projet qu’il avait pour ses disciples et c’est le projet de Dieu pour toutes les personnes qui, aujourd’hui, veulent être les disciples de Jésus. Former une vraie famille, où chacun peut être vulnérable aux yeux de l’autre sans en avoir honte, sans chercher à être plus fort que l’autre, sans nier ce qu’il est vraiment.

Et si l’Église aujourd’hui n’est pas vraiment un tel lieu, c’est peut-être parce qu’on n’a pas compris ce que Dieu attendait de nous sur ce point, et que nous n’avons pas envie de nous investir. On sait bien que ça peut faire mal. On sait bien qu’on va être déçu. On sait bien que quand on est vulnérable, on donne à l’autre des outils pour nous blesser. Et c’est vrai que si l’autre ne joue pas le jeu de la vulnérabilité, c’est dangereux de se présenter comme quelqu’un de blessé.

Je suis un être blessé. J’ai eu beaucoup d’accidents de parcours dans ma vie, et je n’ai pas seulement des cicatrices : j’ai aussi des blessures encore bien ouvertes. C’est comme ça. Et comme j’en ai conscience, j’essaye le plus possible de ne pas blesser les autres.

Mais comme je ne suis pas parfait, il m’arrive de faire mal. Le seul moyen d’améliorer la situation, si je t’ai fait mal, c’est de venir me voir et de m’expliquer le mal que je t’ai fait. En faisant ça, tu assumes ta vulnérabilité. C’est seulement comme ça que je peux apprendre à ne pas te faire mal.

C’est seulement en essayant d’être vraiment en relation que nous pouvons apprendre à être une vraie famille, une famille telle que Dieu la veut.

Et ça peut commencer aujourd’hui, si nous le voulons.

Comments (2)

  • Razafimbelo

    10 septembre 2023 at 22:12

    Cher Pasteur,
    Je vous écris en tant qu une personne vulnérable aux yeux de Dieu et aussi ce que je pense d ailleurs 🤔
    Je vous remercie pour cet article puissant et plein de bon sens.
    Bien cordialement
    Razafimbelo

    1. Lionel Thébaud

      24 septembre 2023 at 16:23

      Merci pour votre commentaire très encourageant !
      Bien vulnérablement,

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