La prière du cœur

3 septembre 2023Lionel Thébaud

Si je vous questionnais, je suis certain que presque tous, vous diriez que ce qui qualifie les gens qui ont la foi, c’est la prière. Une personne qui ne prie pas n’a pas véritablement la foi, n’est-ce pas ? Peut-être avez-vous raison, je n’en sais trop rien. Je vous propose de cheminer avec moi avec la prière du cœur comme sujet, avec ces deux versets tirés de la lettre de Paul aux Philippiens (versets 6 et 7), que j’ai décortiqués spécialement pour vous.

D’abord, je dois préciser que Paul dit ça dans un contexte où l’Église des Philippiens se font du souci concernant l’avenir et le gouvernement de la communauté en l’absence de Paul, et ils sont inquiets parce que Paul et ses compagnons risquent leur vie. Ce sont leurs deux préoccupations. Paul leur dit : « Ne soyez pas inquiets pour ce qui concerne la bonne marche de l’Église, ni pour ce qui concerne notre sort ». C’est toujours utile de préciser ces choses. Ça ne veut pas dire que les paroles de Paul ne s’appliquent pas dans d’autres situations, mais ça nous évite de dire autre chose que ce que dit Paul.

Ne vous inquiétez de rien

Le mot « inquiéter » ici a une valeur très forte : il s’agit non pas d’un simple souci, mais d’une angoisse qui nous déchire en deux.

C’est le sens du mot, ici, dans le grec. « Ne vous laissez pas anéantir par votre inquiétude. » C’est exactement le même terme qui est utilisé en Matthieu 6, quand Jésus dit : « Ne vous inquiétez pas au sujet de la nourriture et de la boisson dont vous avez besoin besoin pour vivre, ou au sujet des vêtements dont vous avez besoin pour votre corps ». Il ne dit pas qu’il ne faut pas s’y intéresser : si le manger et le boire ne nous intéressait pas, nous nous laisserions mourir de faim !

Ce qui est dit ici, c’est que des personnes telles que nous, qui avons ce qu’il faut pour vivre, ne devraient pas être saisies par l’angoisse à ce sujet. Le problème, quand on traduit « ne vous inquiétez de rien », c’est qu’on en vient à considérer que le moindre souci deviendrait suspect. Je suis inquiet, donc je manque de foi.

Ce n’est pas ce que dit Paul. Le souci, l’inquiétude, c’est la marque que nous nous sentons concernés par les choses. Mais la foi nous aide à faire en sorte que nos soucis ne nous paralysent pas, et qu’ils ne nous déchirent pas. La foi nous permet de tout remettre à sa place et de voir que Dieu est plus grand que ce qui nous préoccupe. Donc il ne s’agit pas ici de l’inquiétude au sens où on l’entend généralement, mais bien de cette angoisse profonde qui nous déchire en deux lorsque les soucis nous assaillent.

La foi n’est pas une baguette magique. Les inquiétudes ne disparaissent pas comme ça, même si on fait preuve d’une grande volonté et d’un optimisme à toute épreuve.

La prière contre l’angoisse ?

D’un côté, nous ne pouvons pas ne pas nous inquiéter, mais de l’autre Paul nous dit de ne pas nous inquiéter… Ça ressemble à un piège !

Paul nous dit donc : « Ne vous laissez pas abattre par l’inquiétude, mais en toute circonstance demandez à Dieu dans la prière ce dont vous avez besoin ».

« En toute circonstance », dans le grec, ça veut dire « partout où ça s’applique ». Ce n’est pas dans chaque situation de la vie… c’est : à chaque fois que vous vous sentez submergés par l’inquiétude… que vous vous laissez abattre par le désespoir… que vos sentiments vous déchirent parce que la situation se présente vraiment très mal… là, demandez à Dieu. Ou plutôt, si nous suivons le grec : « faites connaître à Dieu, en priant, en lui disant quels sont vos besoins, et avec gratitude, ce qui vous préoccupe ». Paul parle ici de la prière de demande : cette parole adressée à Dieu pour lui exprimer nos besoins.

Dieu est-il un distributeur de bonbons ? Ou un Père-Noël ? Ma grand-mère n’était pas d’accord avec le Notre Père, comme on le récite chaque dimanche : « Donne-nous chaque jour notre pain quotidien ». Ça l’énervait de répéter cette phrase-là, comme si nous étions des perroquets. Elle disait : « oui, du pain, pourquoi pas, mais du pain c’est un peu sec. Moi je veux du beurre, du saucisson, du jambon, des cornichons… »

Elle n’avait pas tout-à-fait tort, au fond, mais je ne peux pas m’empêcher de me demander : Dieu, c’est celui qui reçoit notre liste de course, c’est ça ? Il check la liste et il valide ce qui lui convient ? Et si je ne reçois pas mon saucisson, ça veut dire que Dieu n’est pas content après moi ?

Il est difficile d’interpréter le silence de Dieu.

Ne pas prier comme les païens

Dans toutes les croyances religieuses que j’ai observées, on prie Dieu en espérant qu’il va nous donner ce que nous lui demandons. Et ça pose des problèmes philosophiques aigus.

Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion de voir le film Bruce tout-puissant, mais on y voit un homme doté de la puissance divine. Il croit que c’est simple d’être Dieu. Sur sa boîte mail, il reçoit toutes les prières de tous les êtres humains. Il en arrive tellement par seconde qu’il ne peut même pas lire les messages. Alors comme c’est un petit malin, il décide de faire une réponse globale. Il appuie sur les touches CTRL+A pour sélectionner tous les messages, et à tout le monde il envoie : oui ! Comme ça, c’est facile, toutes les prières de tout le monde sont exaucées. C’est bien, non ?

Eh bien non, c’est le bazar… Entre celui qui a prié pour la pluie et l’autre pour le soleil… La personne qui a prié pour que son voisin meure, c’est pas mal non plus. Et alors tous ceux qui veulent gagner au loto ont gagné, mais ils sont des millions à devoir se partager le gros lot donc personne ne gagne rien. C’est drôle.

Est-ce que c’est ça, la réponse à nos prières ? De recevoir les choses que nous demandons ? La plupart des gens pensent que oui, et vous trouverez toujours quelqu’un pour vous dire quelque chose comme : « Ma voiture est tombée en panne. J’ai prié pour trouver une solution et paf ! Il y avait une remise exceptionnelle sur le dernier 4X4, c’est un signe. Donc je l’ai acheté. Dieu est bon, n’est-ce pas ? »

Je répète ma question : est-ce que c’est ça, la réponse à nos prières ?

Dieu n’exauce pas nos souhaits

Il est vrai que, parfois, les coïncidences nous semblent un peu trop grosses pour qu’on les interprète autrement que comme des réponses à nos prières. Néanmoins, il y a une chose qui m’épate : tout les fidèles croient dur comme fer que Dieu répond aux prières, mais l’expérience normale de la vie c’est que Dieu n’y répond pas.

Attention, je ne dis pas que Dieu n’y répond jamais. Encore une fois, parfois les coïncidences sont vraiment trop fortes. Mais l’expérience commune, c’est qu’à chaque fois qu’on prie, il ne se passe rien.

Vous n’êtes pas d’accord avec moi, je le sens.

Réfléchissez au nombre de fois que vous avez demandé quelque chose à Dieu. Combien de fois par jour, ou par semaine, ou par mois ? Et maintenant, réfléchissez au nombre de fois où vous avez eu le sentiment que Dieu avait répondu à vos prières.

Votre expérience vous montre qu’en général, Dieu n’exauce pas vos prières.

Pourquoi Dieu n’exauce-t-il pas nos prières ?

Dieu n’exauce pas nos prières. Pourquoi ?

Sommes-nous si mauvais, ou à ce point irrécupérables que tout ce que nous faisons et demandons est pourri ? On entend ça, parfois, dans les milieux chrétiens.

Et là c’est Jacques 4.1-3 qui nous vient en aide pour comprendre pourquoi Dieu ne nous exauce pas :

D’où viennent les guerres et les querelles parmi vous ? Ils viennent de vos tendances égoïstes qui combattent sans cesse au-dedans de vous. Vous convoitez quelque chose, et vous ne pouvez pas l’avoir, alors vous êtes prêts à tuer ; vous avez envie de quelque chose, et vous ne pouvez pas l’obtenir, alors vous vous lancez dans des querelles et des guerres. Vous n’avez pas ce que vous voulez parce que vous ne le demandez pas ! Et si vous demandez, vous ne recevez pas parce que vos demandes sont mauvaises : vous voulez tout gaspiller pour vos plaisirs !

Dieu ne vous exauce pas, parce que vos demandes sont mauvaises.

Ça ne nous avance pas beaucoup, si ? Si, si, je vous assure, ça nous avance.

Il est bon de demander

Demander du saucisson en plus du pain quotidien, ce n’est pas mal. Ce n’est vraiment pas un problème. Il y a même un côté légitime à le demander, parce qu’après tout, on peut tout demander à Dieu.

Le problème n’est pas dans la demande. La preuve : le psalmiste, à plusieurs reprises, demande la mort de ceux qui lui ont fait du mal. La mort, et même pire, parfois.

La demande en soi n’est pas mauvaise, parce qu’elle nous permet d’être dans un véritable face à face avec Dieu, sans masque, ni armure, où les mouvements de nos cœurs ne sont pas cachés et où on accepte de jouer avec lui la sincérité et l’honnêteté maximale. Le problème ce n’est donc pas la demande.

Le problème, c’est notre attente.

Est-ce qu’on s’attend vraiment à ce que Dieu vienne nous donner du saucisson ? A ce qu’il nous permette de nous acheter une Tesla ? Est-ce qu’on s’attend à ce qu’il casse les dents de nos ennemis ? Si la réponse est oui, c’est qu’on a mal compris ce qu’était la prière.

Jacques nous dit que si c’est dans ces exaucements-là que nous mettons notre foi, c’est parce que nous ne voulons qu’une chose, assouvir nos désirs vicieux. Point. Il n’y va pas par quatre chemins, et s’il ne sert à rien de culpabiliser, il faut quand-même bien prendre la mesure de l’état de notre cœur.

Ce n’est pas en Dieu que nous mettons notre foi, c’est dans un exaucement digne de la lampe d’Aladin.

A quoi sert donc la prière ?

Apparemment nous sommes dans un cul de sac. Mais il nous reste qu’une porte à prendre.

Il faut réformer nos attentes concernant la prière. La prière est un lieu d’expression, mais nous ne pouvons pas attendre de Dieu qu’il exauce nos désirs mauvais. En revanche, il est des désirs qu’il veut exaucer, et il le fait. Malheureusement pour nous qui sommes des êtres dépourvus de patience, ce type d’exaucement est souvent long et invisible. Il s’agit des changements qui s’effectuent dans notre être intérieur.

A quoi sert donc la prière, si elle n’a pas pour objet d’obtenir ce que notre cœur souhaite ?

Pour Dieu, nos désirs comptent, et le désir ce n’est pas la même chose que le souhait ou l’envie. Le désir, c’est ce à quoi notre cœur aspire profondément. Le désir, c’est le moteur de notre être intérieur qui soupire et qui aspire à des profondeurs spirituelles ; le désir c’est ce que produit le Saint-Esprit en nous ; c’est la recherche de la réalisation du royaume de Dieu ici et maintenant.

Et dans ce cadre-là, il y a peu de place pour le saucisson, la Tesla ou la vengeance. Je veux dire : ces choses peuvent trouver leur place dans notre histoire – nous vivons dans ce monde après tout – mais ces choses ne sont pas l’objet de nos désirs et ne doivent pas nous préoccuper. Si, en travaillant pour le royaume, nous goûtons un super bon saucisson, où est le mal ? Nulle part. Mais l’obtention de ces choses ne doit pas faire pour nous l’objet d’une recherche effrénée.

La prière du cœur et la paix

Quand notre cœur est déchiré en deux par l’angoisse, que recherchons-nous, au fond ? La paix, bien entendu.

Quand nous croyons que c’est l’exaucement de nos prières qui va nous apporter la paix, nous nous fourrons le doigt dans l’œil. Là encore, nous croyons au Père Noël : jamais l’acquisition de quoi que ce soit n’a pu réellement apaiser notre angoisse. Au mieux on met un couvercle sur notre angoisse, mais dès que la nouveauté disparaît, petit à petit, notre angoisse revient et prend le dessus sur tout le reste.

Nous aspirons à la paix, et nous savons que l’exaucement ne vient pas faire disparaître notre angoisse. Alors pourquoi tenons-nous à ce point à l’exaucement de nos demandes ? Pourquoi survaloriser le saucisson, alors que ce n’est pas là que se trouve la source de notre bonheur ? Et, à quoi bon prier, si ce n’est pas pour trouver un exaucement à nos souhaits ?

Paul ici nous donne un indice : la paix véritable.

Face au trouble déchirant, Paul nous exhorte à prier, c’est-à-dire à demander à Dieu ce dont nous avons besoin, pour nous décharger devant lui de ce qui nous préoccupe. Et une fois que c’est fait, à ne pas attendre que ces souhaits soient exaucés, comme on l’exigerait d’un génie ou bien d’un serviteur, mais à nous attendre avec foi à ce que l’objet de notre prière soit exaucé.

L’objet de la prière, ce n’est pas le saucisson : c’est la paix intérieure.

La prière, c’est d’abord une relation

L’objet de nos prières, c’est d’entrer à nouveau dans cette relation, ce cœur à cœur avec Dieu, qui nous permet de recevoir une paix profonde, une paix capable de dire : « Même si tu ne m’exauces pas, je suis heureux avec toi. Non pas ma volonté, mais la tienne. Ce qui me rend paisible, ce qui me nourrit profondément, mon pain quotidien, c’est de savoir que nous marchons côte à côte, et que tu m’accompagnes dans tout ce que je traverse. Et ça, je ne peux le voir qu’après t’avoir dit tout ce qui me préoccupe. Je comprends qu’une fois que c’est fait, je peux te voir dans tous les replis de mon existence. »

Voilà, je crois, ce que nous dit Paul, quand il écrit :

Ne vous inquiétez de rien, mais en toute circonstance demandez à Dieu dans la prière ce dont vous avez besoin, et faites-le avec un cœur reconnaissant. Et la paix de Dieu, qui dépasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées unis avec Jésus Christ.


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Comments (2)

  • Jean-Michel Ulmann

    4 septembre 2023 at 10:31

    « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières » écrivait Oscar Wilde. Notre Dieu est-il dans les mêmes dispositions?

    Joyeuse rentrée
    Fraternellement
    Jmu

    1. Lionel Thébaud

      4 septembre 2023 at 10:36

      Merci JMU pour cette citation que j’avais oubliée, et qui me fait rire à chaque fois ! Je ne sais si Dieu est comme ça lui aussi, mais je crois que, parfois, il use de ce moyen pour nous faire avancer. Car je suis persuadé que Dieu est LE grand pédagogue.
      Ceci dit, je ne crois pas du tout en un Dieu punisseur. Plutôt à un Dieu qui nous accompagne et nous guide vers les profondeurs intérieures que nous ne soupçonnons même pas. En revanche, la culpabilité qui nous habite nous fait prendre cela pour de la punition, c’est vrai !
      Bonne rentrée à toi aussi 🙂

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