Une forme noire étrange semble souiller l'air pur

Péché et sainteté : quel rapport ?

20 novembre 2022Lionel Thébaud

Je me demande parfois quel est le rapport entre le péché et la sainteté. En effet, j’ai déjà écrit que le péché n’était pas nécessairement de l’ordre de la morale, mais plutôt de l’ordre des relations : pécher signifierait nuire à la vie de l’autre, et ne pas faire ce qui est nécessaire pour permettre à l’autre de vivre.

Par exemple, mentir n’est pas un péché, sauf si, par mon mensonge, je cherche à nuire à quelqu’un. Mais ne pas mentir pourrait être un péché, si par mon mensonge je peux sauver la vie de quelqu’un.

C’est du cas par cas.

J’ai aussi prévenu que je ne pourrai pas faire le tour de la question du péché. Il est nécessaire que je caricature et que je manque de nuances. Cependant, j’ai confiance en votre capacité à réfléchir et à trouver ce qui, pour vous, fait du sens. Mon rôle n’est pas de vous dire quoi croire et quoi penser, mais de vous aider à comprendre les implications de la foi qui vous habite.

Quel rapport entre péché et sainteté ?

On nous a appris que le pécheur ne pouvait pas être saint, et que la personne sainte ne devait pas pécher. Dans notre imaginaire collectif (et dans le catéchisme que l’on transmet depuis des siècles) on se dit en gros que nous devons être saints, et que pour être saint il est impératif de se retenir de pécher. Si on pèche, alors on rate le but qu’on s’est fixé, et on est déchu.

Chez les protestants, on a trouvé une porte de sortie en disant que quand nous chutons, Dieu nous relève. Mais malheureusement ça ne garantit pas du tout que nous n’allons pas chuter de nouveau. Nous atténuons la question de la culpabilité, mais elle reste toujours présente, en permanence, parce que nous savons que nous ne sommes pas à la hauteur de nos objectifs.

Là-dessus, Jésus nous dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, et ça nous anéantit, parce que nous voyons bien qu’avec tous les efforts possibles et imaginables, nous sommes incapables de faire ce qui est bien, bon et parfait.

L’annonce du pardon de Dieu – ou, pour le dire plus simplement, du fait que Dieu ne nous en veut pas – fait du bien, ça nous aide à aller de l’avant, mais ça ne vient pas résoudre le problème de la culpabilité qui nous habite. Je ne sais pas si quelque chose peut le résoudre, et ce n’est certainement pas en minimisant la question du péché que ça va être efficace.

Lire le péché et la sainteté avec Steinbeck

Cet été, j’ai découvert le roman de John Steinbeck, Les raisins de la colère. Roman que je vous conseille très fortement, au passage.

Steinbeck fait dire à un de ses personnages (un pasteur) que la sainteté ce n’est pas ce que l’on entend habituellement, je lis dans le texte (p.116) :

Je me suis mis à réfléchir comme quoi on était saint que lorsqu’on faisait partie d’un tout,
et l’humanité était sainte quand elle n’était qu’une seule et même chose.
Et on perdait la sainteté seulement quand un misérable petit gars prenait le mors aux dents
et partait où ça lui chantait, en ruant, tirant, luttant.
C’est les gars comme ça qui foutent la sainteté en l’air.
Mais quand ils travaillent tous ensemble,
pas un gars pour un autre gars,
mais un gars comme qui dirait attelé à tout le bazar…
ça c’est bien, c’est saint.

Steinbeck utilise un langage très populaire, et nous avons un effort à faire pour bien comprendre ce qui est dit.

Est qualifié d’humain tout ce qui nous rassemble, dans un soin bien solidaire que nous nous portons les uns aux autres.

Est qualifié d’inhumain tout ce qui détruit les liens qui nous unissent.

Et ce mouvement d’humanité, c’est ce que Steinbeck appelle la sainteté. Question : a-t-il raison, théologiquement parlant ?

Ce qu’être saint veut dire

Être saint, ça veut dire : être mis à part pour servir Dieu.

Toute personne qui a reçu la foi est en un sens mise à part pour servir Dieu.

C’est ce que ne cesse de dire Paul, quand il appelle toutes les personnes des communautés auxquelles il écrit des « saints ». Saint, ça ne veut pas dire « surhomme » ou « surfemme », ça veut dire – je répète : mis à part pour servir Dieu.

Un pasteur n’est pas plus saint qu’une personne qui vient de temps en temps au temple. Les deux sont mis à part pour Dieu.

Mais surtout, dans la pensée du Nouveau Testament, on n’est pas saint tout seul dans son coin. Pour le théologien catholique Christoph Théobald, la sainteté s’exprime notamment dans la règle d’or que l’on trouve en Matthieu 7.12 :Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux !

Cette règle, que l’on trouve dans toutes les cultures religieuses, « fonctionne comme un indicateur de réciprocité élémentaire des êtres humains ».

Quand nous avons reçu la sainteté, nous avons reçu la capacité d’écouter les besoins des autres. Cette sainteté produit l’unité. C’est parce que nous sommes saints et saintes que nous sommes uni·e·s en Dieu, et c’est parce que nous sommes uni·e·s en Dieu que nous sommes saints et saintes.

Et plus nous sommes à l’écoute des besoins des autres, plus nous manifestons concrètement cette unité.

Je reconnais que c’est peut-être un peu compliqué, mais notez que pour ce grand théologien, il n’existe pas de sainteté sans communauté d’êtres humains décidés à vivre de manière solidaire. C’est le désir de vouloir le bien de l’autre qui participe de cette sainteté.

Un autre rapport à la sainteté

Selon Steinbeck, quand on décide de se désolidariser, on cesse d’être saint et on réduit la sainteté du groupe. Quand on refuse de continuer de faire vivre la communauté des humains pour ne nourrir que son propre nombril, la sainteté est stoppée.

Vous comprenez ce que ça signifie ?

Ça signifie que la sainteté n’est pas là où on l’a enfermée dans nos religions moralistes.

La sainteté se trouve dans les relations que nous entretenons les uns, les unes avec les autres. Si pécher, c’est nier l’existence de l’autre, alors quand on pèche on ne peut pas se proclamer saint. On doit toujours prendre en considération la dynamique des relations dans laquelle on se trouve.

Attention ici, ça peut vite déraper. La communauté (ou le groupe) n’a pas le droit de vous dire ce que vous devez faire, dire, croire ou penser. Ce n’est pas de ça dont il s’agit.

Il y en a qui ont compris qu’être saint, ça voulait dire « sacrifier sa vie ». Mais il ne s’agit pas de vous empêcher de vivre. Il s’agit simplement de vivre en regardant les conditions de vie des autres, et de s’en rendre solidaires.

Donc si je résume le chemin que nous avons parcouru : la personne en état de péché est individualiste et elle favorise pour elle-même l’acquisition de biens privés. Tandis que la personne sainte est un être de relations et – sans se priver des plaisirs personnels – favorise pour la communauté l’acquisition de biens communs.

Vivre comme étant délivrés du péché

Je vous invite à lire la première lettre de Paul aux Corinthiens, chapitre 1, versets 26 à 31.

« C’est le Christ qui nous rend justes devant Dieu, qui nous permet de vivre pour Dieu et qui nous délivre du péché. »

Le vous ici n’est pas un vous de politesse : c’est un vous collectif. Vous, en tant qu’Église. Dieu vous a unis à Jésus Christ.

Le Christ nous rend juste devant Dieu, il nous permet de vivre pour Dieu (ça veut dire qu’il nous met à part pour son service : il nous rend saints et saintes), et par conséquent, il nous délivre de la puissance du péché.

Et maintenant, lisez au chapitre 3, versets 16 et 17.

Là aussi, le vous est un collectif. Ce n’est pas moi qui suis saint tout seul. Je ne suis pas le temple tout seul. C’est nous ensemble qui sommes le temple. C’est nous ensemble qui sommes saints.

Ensemble, c’est-à-dire «  comme qui dirait attelé à tout le bazar… ça c’est bien, c’est saint ». John Steinbeck semble avoir compris mieux que beaucoup de pasteurs et de chrétiens ce qu’est la sainteté.

L’Esprit de Dieu habite en nous, et cet Esprit c’est lui qui nous donne le désir de ne laisser personne de côté, de n’abandonner personne à son triste sort, et de lutter avec l’autre pour qu’il ou elle puisse vivre une vie meilleure, une vie plus juste, et pour que cette personne puisse trouver une place au sein de la communauté des vivants.

Une place dans la société des êtres humains.

Parce que le sens de l’humanité, c’est justement ce qui habite Dieu. Dieu est là où sont les humains. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que le monde saura que vous êtes enfants de Dieu.

A la fois pécheurs et saints

Vous noterez vous-mêmes qu’il est impossible de dire « je n’ai pas péché ». Il y a toujours plein d’occasions de ne penser qu’à soi, et je crois fermement qu’on ne peut pas ne pas pécher.

C’est là que nous avons une compréhension particulière de la grâce et de l’amour de Dieu.

Luther affirmait haut et fort que si nous sommes pécheurs – et nous le sommes forcément – nous sommes aussi saints et saintes. En même temps. Pécheurs déclarés justes et ayant reçu ensemble le don de la sainteté.

Dieu nous a fait ce don de la sainteté, pour que nous soyons rendu·e·s capables d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. Alors vous, qui faites partie de cette communauté sainte, entraînez-vous à vivre dans la sainteté, en écoutant les besoins des personnes qui vous entourent, que ces personnes appartiennent à votre communauté sainte ou non.

Marchez avec ces personnes dans l’unité, manifestez-leur votre amour, et luttez avec elles pour plus de justice, de manière à ce qu’elles puissent trouver une place pour vivre dans cette humanité.


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