Un chien se tient sur un paddle, sur l'eau. Illustre la marche sur l'eau

Marcher sur l’eau

5 avril 2022Lionel Thébaud

Marcher sur l’eau, c’est un vieux phantasme. Jésus essayait-il d’échapper aux crocodiles ?

Nous allons lire un texte qui nous montre Jésus marchant sur l’eau, ou sur les eaux, si vous préférez. Pour bien parler de ce texte, il faudrait que j’expose ce qui s’est passé avant ce récit, et ce qui se passe après. C’est très important. Mais si je faisais ça, là, maintenant, alors je n’aurais plus de place pour vous parler de ce qui est important pour nous aujourd’hui, et j’ai peur que mon article reste trop perché dans notre intellect.

Alors que le message pour aujourd’hui se situe ailleurs.

Il se situe dans nos émotions.

Donc si le contexte vous intéresse, je ne peux que vous conseiller de vous procurer Le Nouveau Testament commenté, sous la direction de Camille Focant et Daniel Marguerat, pp. 183-196.

Maintenant, lisons le texte tiré de l’évangile :

Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque pour qu’ils le précèdent sur l’autre rive,
vers la ville de Bethsaïda,
pendant que lui-même renverrait la foule.
Après les avoir congédiés, il s’en alla dans la montagne pour prier.
Le soir venu, la barque était au milieu du lac, et Jésus seul à terre.
Il vit que ses disciples avaient beaucoup de peine à ramer,
parce que le vent leur était contraire ;
alors,
vers la fin de la nuit,
il se dirigea vers eux en marchant sur le lac,
et il voulait les dépasser.
Quand ils le virent marcher sur le lac,
ils pensèrent que c’était un fantôme et ils poussèrent des cris.
En effet, tous le virent et furent troublés.
Mais aussitôt, il leur parla :
« Courage ! leur dit-il. C’est moi, n’ayez pas peur ! »
Puis il monta dans la barque, auprès d’eux, et le vent tomba.
Les disciples furent frappés de stupeur (…).

Évangile selon Marc, chapitre 6, versets 47 à 51

Jésus qui marche sur les eaux…

Jésus qui marche sur les eaux, c’est un passage qui a beaucoup marqué l’imaginaire des gens. En effet, tout le monde sait que Jésus a marché sur l’eau. C’est l’histoire qui a fécondé le plus notre imagination.

Il y a plusieurs récits de guérisons, il y a plusieurs récits où Jésus calme le vent et la tempête, mais le récit le plus populaire, c’est Jésus qui marche sur l’eau. Je crois que c’est parce que nous trouvons ça trop cool. Tellement cool qu’on a inventé le ski nautique.

Mais Jésus qui marche sur l’eau, c’est aussi le truc le plus incroyable du Nouveau Testament.

Personne ne peut marcher sur l’eau : c’est impossible. Donc c’est à la fois le truc le plus cool et le truc vraiment incroyable, le truc que personne ne peut croire, si on est un peu rationnel.

Marcher sur l’eau, un récit qui nous dérange

D’ailleurs, cette histoire est vraiment dérangeante.

Dans la Bible, il y a un certain nombre de récits de miracles. Le miracle biblique, pour faire très simple, c’est quelque chose qui vient contredire les lois naturelles.

Par exemple : Dieu ouvre la mer en deux pour faire passer le peuple des Hébreux, lors de leur sortie d’Égypte. Ou encore : Un grand poisson avale le prophète Jonas. Ou encore : Jésus donne à manger à des milliers de personnes rien qu’avec 5 pains et 2 poissons. Ces récits sont tout bonnement incroyables. Ils n’ont aucune explication rationnelle, et pour y croire, il faut mettre de côté la logique de notre intelligence, ainsi que la mémoire de nos expériences.

J’en suis sûr que personne parmi nous n’a jamais vu les eaux s’ouvrir en deux pour permettre le passage à sec. Personne n’a vu un poisson avaler un homme. Personne n’a pu nourrir des gens avec si peu de nourriture. Et personne n’a jamais réussi à marcher sur l’eau.

Croire que ces choses se sont réellement passées est un exercice très difficile.

Un Jésus qui nous dérange

Mais Jésus qui marche sur les eaux est encore plus dérangeant que les autres miracles qui sont racontés.

En effet, Jésus multiplie les pains et les poissons pour nourrir une foule affamée. Jésus guérit un aveugle, c’est pour lui redonner la vue. Il calme la tempête, c’est pour empêcher le naufrage de ses amis.

Dans notre récit, Jésus marche sur l’eau pour rien : « vers la fin de la nuit, il se dirigea vers eux en marchant sur le lac, et il voulait les dépasser ».

Il voulait les dépasser ! Comme s’il ne s’intéressait pas à eux ! Ça n’a aucun sens : ça ne ressemble pas à ce qu’on nous dit de Jésus partout ailleurs.

Parce que Jésus ne nous est pas présenté comme quelqu’un qui veut se montrer. Les miracles qu’il fait ne sont jamais là pour épater la galerie. Jésus n’est pas une rock-star qui arrive sur scène pendu à un fil qui descend d’un hélicoptère.

Jésus fait tout par amour de l’autre, et les récits des miracles ont tous un enseignement. Quand Jésus guérit un aveugle, c’est non seulement pour soulager le malheureux, mais c’est aussi pour dire à ceux qui ont enfermé la foi dans les lois des choses à faire : vous êtes des aveugles, et je viens vous ouvrir les yeux.

En fait c’est ça : Jésus ne fait pas des miracles pour qu’on croie en lui. Il fait des miracles parce que ces miracles disent autre chose. Ils illustrent une grande vérité.

Les miracles sont comme des paraboles.

Et c’est d’ailleurs pour ça qu’il est difficile d’y croire, en ces miracles. Personne ne nous demande de croire en la réalité d’une parabole. C’est la leçon de la parabole qui est importante.

Marcher sur l’eau… recherche de sens

Au lieu de rejeter ce récit parce qu’il est incroyable, cherchons-en le sens : quelle leçon l’évangéliste Marc veut-il nous donner en nous disant que Jésus marche sur les eaux ?

Il y a un élément très important qu’il faut savoir pour comprendre ce miracle de Jésus. C’est ce que représentent les eaux dans l’esprit des Juifs de l’époque.

L’eau, c’est la vie. Mais quand il s’agit de cet amas liquide (mer, lac…), ça évoque toute la mythologie hébraïque, et alors on pense au tout début de la création telle qu’elle est racontée dans la Genèse : la terre était toute mélangée, et Dieu a dû séparer les eaux du sec pour faire émerger la vie. Sans le sec, la vie telle que nous la connaissons n’aurait pas été possible.

Donc dans l’imaginaire des Hébreux, les eaux, c’est le lieu où il n’y a pas de vie possible.

Les eaux, c’est aussi ce lieu où habitent des bêtes étranges et dangereuses. La mythologie juive parle du Béhémoth (parfois traduit par hippopotame) et du Léviathan (parfois traduit par crocodile), qui sont deux grands monstres marins qui effrayent les populations.

Les eaux, c’est le domaine de l’activité démoniaque, c’est le lieu de l’angoisse, c’est – en un mot – une image de la mort. Beaucoup de passages bibliques identifient la mer ou les eaux comme étant synonymes de la mort. Et l’eau du baptême symbolise la mort.

La mer (ou le lac) est donc une puissance hostile et redoutable. Chez les Juifs de l’Antiquité, on a des pêcheurs, qui exercent leur métier en restant pas trop loin des côtes, mais pas de grand explorateur comme on peut en avoir dans d’autres pays alentours.

La mer fait peur, on ne s’y aventure pas.

Dieu marche sur l’eau

Mais il y a une puissance qui maîtrise les eaux.

Chez ces Juifs qui voient la mer comme une source d’angoisse, il y a quelqu’un qui domine la mer. C’est Dieu.

Job 9.8 : C’est Dieu qui étend les cieux et qui chemine sur les hautes vagues de la mer.

Psaume 77.20 : Tu t’es fait un chemin dans la mer.

On voit comment Dieu créé un chemin dans la mer quand les Hébreux fuient l’Égypte, avec Moïse. Donc résumons : la mer, c’est la mort, c’est terriblement angoissant parce qu’on ne sait pas ce qui nous y attend, mais la mer est complètement maîtrisée par Dieu.

Dans notre récit, si Jésus marche sur la mer, c’est pour nous dire que Jésus a vaincu la mort. C’est le sens de la résurrection.

Bien sûr, l’évangéliste Marc écrit ceci trente ans après la mort de Jésus. Il insère dans son histoire un épisode qui parle de la résurrection, comme une parabole. C’est pour nous dire que nous pouvons, en Jésus, faire confiance à Dieu.

La mort est une grande inconnue pour nous. Nous ne savons pas comment ce sera quand nous aurons quitté cette vie. Mais Dieu nous dit : n’ayez pas peur.

Dans un autre évangile, Jésus donne même la possibilité à Pierre de marcher lui aussi sur l’eau. Ça veut dire que nous pouvons dépasser notre angoisse de la mort pour vivre une vie confiante en Dieu. Voilà le message de notre texte : Jésus nous montre que nous pouvons faire confiance à Dieu jusque dans cette mystérieuse question de la mort.

Le psaume 23

Si nous relisons le psaume 23, nous entendons : quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi. Le psaume ne dit pas : tu me fais échapper à la mort. Il ne dit pas : Dieu me préservera de la mort. Il ne dit pas non plus que tout sera facile parce que Dieu est avec moi.

La Bible ne nous invite pas à croire contre notre intelligence. Elle nous invite à entendre la poésie et le symbolisme de nos textes.

Le psaume dit que Dieu marche avec nous dans la vallée de la mort.

Tout comme Jésus marche sur la mort.

Il a connu la mort, il a connu la torture, il a connu la souffrance. Nous n’y échapperons pas, comme lui-même n’y a pas échappé. Mais nous savons qu’il a vécu ça et qu’il le traverse avec nous. Il nous accompagne dans nos angoisses. Il nous accompagne dans nos souffrances. Il est là, tout près de nous.

Et plus loin dans le temps, Paul nous dit que rien ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu : ni la mort, ni la vie. Ni la mort ! La mort ne nous sépare pas de Dieu.

Marcher sur la mort… avec Dieu

Dieu est amour.

Et quand je me rappelle de ça, je me rappelle en même temps de ce que Bonhoeffer avait dit à un garçon de 10 ans qui pleurait parce que son chien était mort.

Il disait : « Pour Dieu, tous ceux qui se sont aimés sur terre, il les rassemble auprès de lui et ils demeurent avec lui, car aimer, cela fait partie de Dieu. Mais bien sûr, nous ignorons comment ça se passe ».

Alors pour nous, qui sommes parfois angoissés par la mort, nous qui avons perdu des gens que nous aimons, que nous avons aimé, pour nous qui nous demandons parfois comment tout ça va se passer… nous allons continuer à nous poser ces questions, elles ne vont pas disparaître, mais nous allons pouvoir faire confiance à Dieu, qui marche sur ces eaux avec nous.

Parce qu’il nous aime.


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