Jean-Pierre Molina, autoportrait. Le visage d'un homme barbu

L’Avent : critique du système et espérance

5 décembre 2021Lionel Thébaud

Le calendrier nous indique que nous sommes entrés dans le temps de l’Avent… Mais l’Avent, c’est quoi, pour les Églises et pour la société ? Comment cette période marquée par la tradition chrétienne peut-elle encore nous parler aujourd’hui ? Dans cet article, vous aurez un regard critique sur le système monétaire, sur la fin du monde et sur l’espérance. Tout un programme.

Ce message est une prédication qui a été donnée par Jean-Pierre Molina, pasteur et bricoleur d’études bibliques dessinées, le 28 novembre 2021 auprès de la communauté protestante de Saint Pargoire, entre Béziers et Montpellier. Les dessins qui servent à illustrer cette prédication sont tous de lui.

Je suis heureux de pouvoir partager ceci sur mon blog. Cette publication se fait bien évidemment avec l’autorisation de son auteur. Merci à toi, Moloche ! Bonne lecture.

Aujourd’hui nous sommes le premier dimanche de l’Avent ! Premier dimanche de quatre, 4 semaines, 4 marches qui conduisent à Noël.

L’Avent n’est pas biblique : il apparaît aux 5-6è siècles, d’abord sous forme d’un jeûne de 3 ou 5 semaines avant Noël ! L’idée est donc dès l’origine de (se) préparer (à) Noël.

Dans la Bible, il n’y a pas de fête de Noël donc pas d’Avent, mais on y trouve l’affirmation que la venue (aventus) de Jésus est un accomplissement. Elle a été préparée par les prophètes anciens qui ont annoncé aux juifs : « Dieu, un jour, accomplira toutes vos espérances déçues et établira enfin une justice réelle ».

En ce sens l’Avent n’est pas un rituel dévoyé par rapport à l’évangile.

Au 19è siècle, un pasteur a l’idée de faire patienter les enfants pressés de vivre la fête, en leur donnant une surprise chaque jour à partir du commencement de l’Avent. Cette surprise se présente sous la forme d’une image liée à un verset. C’est l’invention du calendrier de l’Avent qui, aujourd’hui, porte généralement sur 24 jours. À chaque matin surprise et cadeau.

À mon anniversaire des amis m’ont offert un calendrier de l’Avent. Il n’a pas été conçu pour accompagner l’ancien jeûne des 4 semaines. Non, il me donne droit à ouvrir des petites fenêtres derrière lesquelles je découvre un Kinder-surprise chaque jour. Surprise et cadeau. Quelle joie!

L’Avent : parallèles entre le système religieux et le système économique

Ainsi le calendrier des églises et celui du commerce marchent parallèlement : on s’avance vers Noël et sur ce chemin, des cadeaux viennent à notre rencontre.

Dans la coutume chrétienne ces cadeaux sont des images, des symboles exprimant la grâce, autrement dit l’amour gratuit de Dieu.

Dans le rituel commercial, ces cadeaux sont des incitations à acheter et consommer. Il ne s’agit plus du tout de gratuité car Noël et tout ce que cette date traîne avec elle est devenu une phase capitale de l’économie dans les pays occidentaux.

En matière monétaire, Noël est une extraordinaire réussite. Un exemple de sécularisation, c’est-à-dire de traduction d’un message religieux dans la réalité profane.

Quelqu’un m’a demandé : si tu avais la certitude que dans 20 ans, plus personne ne croira en ce que tu crois, est-ce que ce serait une catastrophe pour toi? Même si un humanisme en continuait les valeurs ? J’ai répondu : oui. Les parallèles ne sont pas par eux-mêmes constants. Il suffit de voir ce que devient Noël dans sa version néolibérale.

L’Avent : écarts avec l’Evangile

Dans le passage de Luc 21 Jésus appelle ses partisans à se préparer à la Fin (« apocalypse synoptique »). Lisons ce texte un peu long, certes, mais très parlant, à partir de la traduction « la Colombe » :

Jésus leva les yeux et vit les riches qui mettaient leurs offrandes dans le tronc.
Il vit aussi une veuve indigente, qui y mettait deux petites pièces.
Et il dit :
Je vous le dis, en vérité, cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres ;
car c’est de leur superflu que tous ceux-là ont mis des offrandes dans le tronc,
mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle avait pour vivre.
Comme quelques-uns disaient du temple qu’il était orné de belles pierres et d’objets apportés en offrandes,
Jésus dit :
Les jours viendront où, de ce que vous voyez,
il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
Ils lui demandèrent :
Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et quel sera le signe annonçant ces événements ?
Jésus répondit :
Prenez garde d’être séduits.
Car beaucoup viendront sous mon nom et diront :
C’est moi, et le temps est proche. Ne les suivez pas.
Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas,
car cela doit arriver premièrement. Mais ce ne sera pas tout de suite la fin.
Alors il leur dit :
Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume,
il y aura de grands tremblements de terre, et par endroits, des pestes et des famines ;
il y aura des (phénomènes) terribles et de grands signes dans le ciel.
Mais, avant tout cela, on portera les mains sur vous et l’on vous persécutera ;
on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison,
on vous mènera devant des rois et devant des gouverneurs, à cause de mon nom.
Cela vous donnera l’occasion de rendre témoignage.
Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préméditer votre défense,
car je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire.
Vous serez livrés même par des parents, des frères, des proches et des amis,
et ils feront mourir plusieurs d’entre vous.
Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom.
Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête ;
par votre persévérance vous sauvegarderez vos âmes.
Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche.
Alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes,
que ceux qui seront au milieu de Jérusalem s’en retirent,
et que ceux qui seront dans les campagnes n’entrent pas dans la ville.
Car ce seront des jours de vengeance, pour l’accomplissement de tout ce qui est écrit.
Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là !
Car il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple.
Ils tomberont sous le tranchant de l’épée,
ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations,
et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations,
jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.
Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles ;
et sur la terre, une angoisse des nations qui ne sauront que faire au bruit de la mer et des flots ;
les hommes rendront l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre,
car les puissances des cieux seront ébranlées.
Alors on verra le Fils de l’homme venir sur une nuée avec beaucoup de puissance et de gloire.
Quand cela commencera d’arriver,
redressez-vous et levez la tête,
parce que votre délivrance approche.
Et il leur dit une parabole :
Voyez le figuier et tous les arbres.
Dès qu’ils bourgeonnent, vous savez de vous-mêmes, en regardant, que déjà l’été est proche.
De même vous aussi, quand vous verrez ces choses arriver,
sachez que le royaume de Dieu est proche.
En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que tout cela n’arrive.
Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
Prenez garde à vous-mêmes,
de crainte que vos cœurs ne s’appesantissent par les excès ou l’ivrognerie,
et par les soucis de la vie, et que ce jour ne fonde sur vous à l’improviste,
comme un filet, car il viendra sur tous ceux qui habitent la surface de toute la terre.
Veillez donc et priez en tout temps,
afin que vous ayez la force d’échapper à tout ce qui doit arriver,
et de paraître debout devant le Fils de l’homme.
Pendant le jour, Jésus enseignait dans le temple, et il allait passer la nuit au mont dit des Oliviers.
Et tout le peuple, dès le matin, se rendait vers lui dans le temple pour l’écouter.

Tableau horrifique de catastrophes, digne des prédictions de nos spécialistes du changement climatique.

Jésus n’est pas un prophète de pacotille, ni ses témoins des faussaires. Sa prophétie s’est accomplie dans les temps : la fin du monde a eu lieu en 70 et encore en 90 : ruine du Temple, cœur de la religion juive (v.6) ; destruction de Jérusalem, capitale mondiale du Judaïsme ; fin du pays juif ; dislocation de son peuple.

Ce monde n’est plus, nous pouvons tous le constater.

Mais le grand accomplissement à venir après la catastrophe est encore en route, en Avent, car la justice à laquelle aspirait une partie du peuple juif est devenue notre aspiration, mais sans jamais s’accomplir de manière stable – nous pouvons tous le constater.

L’ordre social et le problème de la veuve

Il reste un problème, précisément à propos de cette justice : le sort des pauvres gens. Ici il faut parler de ce que certains économistes appellent le ruissellement, ce phénomène produit par l’expansion de la richesse des plus riches.

Les plus riches en effet sont perchés en haut de la pyramide sociale. Comme ils ne peuvent pas avaler toute leur richesse, ils la laissent déborder d’une manière ou d’une autre, et en suivant le sens de la pente elle ruisselle sur les étages inférieurs jusque tout en bas pour le bien de tous. Grâce à la dépense des possédants, les pauvres consomment et, dans les meilleurs cas, produisent.

Quand la pauvre veuve place ses petites pièces dans la collecte du temple, celles-ci sont noyées sous les grosses libéralités qui tombent des étages supérieurs, et quand elle n’aura plus rien, c’est encore d’en haut que la charité lui tombera dessus.

Ce système, Jésus en annonce la ruine complète : « Plus pierre sur pierre ».

Comme la chute de la tour de Babel.

Seulement si la veuve est encore en bas au moment de la chute, elle risque d’avoir très mal.

Cette certitude établie par les prophètes est confirmée par Jésus : les changements désastreux sont plus durs pour les humbles, mais les révolutions progressistes aussi : « (à l’heure de la dévastation) que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes, ceux qui seront à l’intérieur de la ville qu’ils en sortent, ceux qui seront à la campagne qu’ils n’entrent pas dans la ville. (…) Malheureuses celles qui seront enceintes et celles qui allaiteront en ces jours-là car il y aura grande misère dans le pays… »( v.21-23). Ainsi, les grands malheurs qui précéderont la justice de Dieu ne seront pas eux-mêmes justes.

Et si le réchauffement climatique enfle de plusieurs degrés encore, les malheurs qui s’abattent déjà sur les populations frapperont les plus pauvres avant les plus pollueurs.

Dieu en Jésus est avec la veuve pauvre, pas dans l’abri le plus sûr contre les bombes, la fonte des glaces, la rareté de l’eau potable… Et l’apocalypse annoncée diffère des prophéties anciennes sur un point : elle n’est pas présentée comme un châtiment envoyé par Dieu.

D’ailleurs les disciples de Jésus sont au 1er rang des victimes. Et le cadeau que Jésus promet à ses amis n’est pas la vie sauve mais…le courage ( v.9 : « ne soyez pas effrayés » ,v.28 : « redressez la tête… »  ) ! Si notre monde sombre dans la catastrophe, la foi ne fait pas de nous des épargnés mais des témoins de la délivrance promise (v.13). C’est le message de l’Avent en 2021 : on va tous dans le mur mais Dieu ne se détourne pas de nous.

Ici, divergence des parallèles. Le thème est commun à la foi et au marché : la surprise et le cadeau. À Noël, Dieu donne Jésus à l’humanité. C’est gratuit, personne ne peut acheter le Fils de l’Homme.

Mais dans l’Avent et le Noël du marché, il faut payer pour pouvoir donner. Le marché peut bien promettre la consommation sans fin : en fait le mouvement de la richesse est circulaire, elle remonte au lieu d’où elle était descendue et le ruissellement est une illusion.

L’évangile de ce jour s’adresse à la foi. Il dit : la consommation sans borne, la pollution sans frein, c’est Babel ; le monde va dans le mur et nous risquons d’être écrasés en voulant arrêter sa folie.

Mais… « pas un cheveu de votre tête ne sera perdu » (v.18) ; parce que Dieu est Dieu, vous pouvez être assassinés, malades, ruinés mais pas détruits. La fin d’un monde vendu peut entraîner la fin de notre monde, mais nous ne serons pas détruits parce que la fidélité de Dieu ne peut être détruite.

Voilà pourquoi Jésus ose vous appeler au courage : quelles que soient les avanies que l’on vous inflige, rappelez-vous qu’accrochés à Dieu, vous êtes indestructibles. Ça fait du bien d’y croire.

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