Un homme met le doigt sur une mappemonde

Abracadabra : Dieu parle et tout est créé !

19 septembre 2022Lionel Thébaud

Abracadabra, Dieu parle, le monde est créé, et aussitôt qu’on a dit ça on a créé l’image d’un dieu créateur. Pour réfléchir à cette image de dieu créateur, je vous invite à lire, tranquillement et à haute voix, le récit dit « de la Création » que l’on trouve dans Genèse 1.

C’est long, mais prenez votre temps. Respirez.

Voilà, comme ça.

L’acte créateur de Dieu : le problème

Je trouve important d’entendre à nouveaux frais le récit de la création.

Le credo, que l’on récite parfois, dit : « Je crois en Dieu, créateur de la terre et du ciel ». En théologie chrétienne classique, on a déduit des textes qu’une divinité toute-puissante, qu’on appelle Dieu, a tout créé à partir de rien.

Je reconnais que ça correspond aux croyances qui étaient présentes lorsque cette théologie s’est formée, dans les premiers siècles de notre ère. Mais aujourd’hui nous aurions bien du mal à croire, et encore plus à faire croire, que les choses se sont passées de cette manière.

Genèse 1 est un texte mythique. Il ne raconte pas ce qui s’est passé, mais il raconte une histoire qui a un sens théologique. C’est pourquoi la théorie de l’évolution de Darwin ne nous pose aucun problème : nous lisons la Genèse comme un récit qui a du sens, qui nous parle de Dieu, de l’être humain, et des relations qui les caractérisent.

Le mythe de la Création dans la Genèse reprend des mythes qui circulent et les transforme, pour mettre en avant la conception d’une divinité monothéiste. Il y a des choses qui sont chamboulées, dans cette reprise : les éléments naturels ne sont plus des divinités, mais de simples créations. La création est le fruit de la seule volonté du Dieu unique.

Mais il y a aussi des choses qui ne changent pas, et notamment ceci : le monde est créé par une divinité, à qui on attribue tout ce qui existe.

C’était mon introduction, et je vais maintenant aborder deux aspects de ce récit : le premier, c’est la notion de « dieu créateur », et la deuxième c’est la question de « parole créatrice ». Et pour ça, je me suis très fortement inspiré d’un chapitre du livre d’André Gounelle, qui s’appelle « Penser la foi ».

Dieu crée

Il est donc entendu que le premier verset de la Genèse est une confession de foi : « Au commencement, Dieu créa ».

En fait, on ne dit pas que Dieu a créé, on dit que pour nous, qui croyons en Dieu, nous voyons toute chose comme si c’était lui qui l’avait créée.

Si pour moi cet arbre est créé par Dieu, alors je dois faire attention à la manière dont je vais traiter cet arbre. Et ce chien. Et cet être humain. Je considère non pas que Dieu a tout créé en sortant sa baguette magique, mais que tout ce qui est créé est là en vertu de la volonté de Dieu.

Ce qui est bien différent.

D’ailleurs, si nous nous penchons sur le texte nous voyons que l’acte créateur de Dieu n’est pas une création. C’est bizarre dit comme ça ! Regardons.

Il y avait déjà quelque chose

D’abord, le texte dit que la terre était tohu-bohu. D’où elle vient, cette terre ? Avant que Dieu ne fasse quoi que ce soit, remarquez-le bien, il y avait déjà la terre, et les ténèbres, et le tohu-bohu, et les eaux. Ce n’est pas rien.

Et alors à un moment, sans que le texte ne nous dise pourquoi, Dieu parle.

A qui parle-t-il ? Dieu a-t-il besoin de s’entendre parler, comme nous, pour mieux réfléchir ? Question sans réponse. Mais surtout, Dieu parle et ne créé rien, au sens où nous, nous l’entendrions.

Ce qui est déjà là on ne nous dit pas d’où ça vient, mais on nous dit que l’activité créatrice de Dieu, c’est de ranger tout ce bazar – ce tohu-bohu, comme on dit en hébreu. Le tohu-bohu, c’est la confusion, rien n’est distinct : il n’y a pas d’espace pour que la vie puisse émerger. Mais en même temps, toute vie est potentiellement déjà-là. Il ne manque qu’à faire en sorte que cette vie puisse émerger.

Allez, on fait le ménage !

Alors Dieu, que fait-il ? Il range, il trie, il classe, il sépare.

Hop, le solide, le liquide et le gazeux. Hop le minéral, le végétal et l’animal. Hop le mâle et la femelle.

Et en triant comme il le fait, il veille à bien distinguer, mais à ne pas éliminer tout ce qui est de l’entre-deux. On a le sec et le mouillé, mais on n’élimine pas les sables mouvants, les marécages, la boue, la vase, etc. On a la lumière et les ténèbres, mais on n’oublie pas de respecter les innombrables zones qui se trouvent entre gris clair et gris foncé, comme le chante Goldman.

Il trie non pas pour diviser et cloisonner, mais il trie pour permettre à la vie de s’épanouir.

Quand tout est confus, la vie n’est pas possible. Quand tout est mélangé, on ne peut pas respirer. Si Dieu créé quelque chose, à proprement parler, c’est les conditions de la vie : il crée un espace dans lequel la vie pourra prendre forme.

Dieu organise le monde de telle sorte que les existences qui n’auraient jamais pu voir le jour dans le chaos primordial viennent à être, et à devenir.

Magie, magie !

Donc quand on parle du Dieu créateur dans Genèse 1, il ne faut pas se méprendre. Ce n’est pas l’horloger de Victor Hugo ou le David Copperfield de… de David Copperfield – parce que le David Copperfield de Charles Dickens ne parle pas d’un magicien.

Bref. Je m’égare – c’est la confusion, quel tohu-bohu ! Voyez : il me faut séparer le vrai du faux, l’approximatif de l’exact, pour que mon message devienne quelque chose de vivant.

Je disais donc que Dieu n’est pas ce grand fabricant du monde, comme on le perçoit trop souvent, mais il en est l’organisateur, il est celui qui agence le monde de manière à ce que la vie puisse venir s’y nicher. En tout cas, c’est comme ça que ce texte en parle.

Le texte de la Genèse ne nous dit pas comment les choses se sont passées, mais il nous dit : « voilà comment nous comprenons quels sont les liens qui existent entre Dieu et le monde, entre les croyants et le monde ». Ce texte est là pour nous aider à penser notre rapport au monde. Et alors là, du coup, le sens de ce texte n’est pas près d’être épuisé.

Une symphonie inachevée

Dans la Bible, la création ne prend pas fin au bout de la semaine mythique de la Genèse. Elle se poursuit chaque jour.

On voit – toujours dans des récits mythiques – Dieu créer un poisson pour avaler Jonas. On voit surtout que Dieu fait du neuf : « voici, je créée toutes choses nouvelles ». Et il projette de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Sans oublier la question de la nouvelle naissance, et de l’être nouveau.

Bref, la création n’est pas achevée.

Non seulement elle se renouvelle, non seulement de nouvelles espèces apparaissent (qui sont souvent des croisements d’autres espèces), mais en plus Dieu a des projets en réserve.

Rien à voir avec le vieux barbu qu’on a relégué dans un placard qui sent le moisi. Nous avons affaire à un Dieu non seulement créateur, mais créatif : Dieu est un artiste dont les projets sont incroyables.

Abracadabra : la parole créatrice

Comment Dieu opère-t-il ? Comment créée-t-il ? En parlant.

« Dieu dit ».

Ça c’est assez incroyable, parce que ça fait très magique. D’ailleurs, vous saviez, vous, que la formule Abracadabra était une formule juive ? Oui, oui, les personnes qui parlent un peu hébreu entendent le verbe bara qu’on traduit par créer et abracadabra signifie « il a crée comme il a parlé ».

Bref. Pour permettre à la vie de prendre place et de se développer, Dieu parle.

Notre récit insiste lourdement sur ces « Dieu dit » comme une scansion, presque comme une chanson. En tout cas, comme un poème. Chaque étape de l’organisation du monde débute par « Dieu dit ». Quel bavard ce Dieu ! On dirait un pasteur.

Parler, mais à qui ?

La parole implique que quelqu’un la reçoive. On ne parle jamais dans le vide : on parle à quelqu’un. La parole demande un accord. La parole cherche à persuader – pas à contraindre, elle lance un appel, une vocation, et cet appel demande une réponse libre.

Et quand Dieu dit au chaos : « que la lumière soit ! », le chaos aurait pu répondre « je m’en fous je dors ». Eh bien non, le chaos répond à la parole en laissant jaillir la lumière. De fait, on peut se dire que la parole fait naître un désir.

Le texte est bien clair : il n’est pas écrit « Dieu fit la lumière », mais : « Dieu a dit » et « la lumière apparut ». Incroyable non ? Moi j’ai toujours cru que c’est Dieu qui avait fabriqué la lumière avec ses petits bras musclés. Eh bien non. Il invite la lumière, et elle paraît. C’est tout bonnement génial.

Si Dieu s’était tu, il n’y aurait rien eu. Si le chaos n’avait pas reçu la parole divine, il n’y aurait rien eu. Mais Dieu parle, le chaos reçoit et répond à Dieu. L’acte de création, dès le départ, est un travail collectif.

Abracadabra : disparu !

L’image d’un Dieu tout puissant et autoritaire s’efface à mesure que nous étudions les textes. Le Dieu autosuffisant qui fait tout ce qu’il veut quand il veut…

Au final, ce qu’on voit là ressemble beaucoup plus au Dieu qu’on aperçoit dans le Nouveau testament, avec un Jésus qui n’impose rien à personne, qui laisse les gens libres de répondre ou non, d’adhérer ou non, de prendre leurs responsabilités ou non.

La parole de Jésus ressemble à la parole de Dieu en ce sens que sa parole est une proposition.

A nous d’y répondre ou pas.

Dieu créé à partir du moment où l’univers répond favorablement à la parole de Dieu.

Ce qui se passe quand Dieu parle

Et ce qui se passe est fantastique : ce qui était avant la venue de la parole est toujours, mais c’est transformé.

Le chaos existe toujours, mais il y a maintenant plus que le chaos. La parole, devant une situation fermée, indique un possible, une ouverture, une perspective qu’on ne pouvait pas imaginer avant qu’elle survienne. Elle offre une vision qui met en route un processus.

Dieu oriente l’existant vers autre chose, vers un inattendu, vers un inouï.

Et nous, quand nous entendons une parole de Dieu, c’est exactement ça qui se passe : notre passé est toujours là. Nos blessures sont toujours là. Mais la parole offre une perspective inédite à ma situation : elle est là, mais elle acquiert la possibilité de changer.

Je ne suis plus figé dans mon passé. La parole ouvre un avenir, et c’est le présent qui a la responsabilité d’en faire quelque chose. Cette parole trouvera-t-elle un écho dans ta vie ? Y rencontrera-t-elle un consentement ? Y suscitera-t-elle une décision ?

L’acte créateur n’aura lieu que si le présent s’arrache à son passé et réagit à ce que Dieu dit. Il faut accueillir sa suggestion pour se mettre en mouvement. Dieu fait toutes choses nouvelles, sans cesse. A chaque instant la parole divine fait surgir de l’inédit dans ta vie et dans le monde.

Dieu ne cesse de t’appeler à être ouvrier avec lui, il t’appelle à créer avec lui des espaces qui permettent la vie.

Dieu parle, et alors ?

Maintenant, que faire de ces choses ?

Regarde ta vie. Regarde tes engagements : ta famille, si tu en as une, ton travail, si tu en as un, ton église, si tu en as une ! Et tous tes autres engagements.

Tu les as devant tes yeux intérieurs, là ?

Bien.

Demande-toi : qu’est-ce que tu pourrais changer pour que ces espaces soient moins cloisonnés ? Quelles paroles ou quels gestes pourrais-tu faire pour permettre aux gens de mieux se rencontrer ? Quelles activités tu aurais envie de faire pour susciter le désir de mieux vivre ensemble ?

Et dans nos paroisses, comment pourrions-nous stimuler plus de vie ?

Nous avons le culte et les groupes bibliques et c’est très chouette. Nous avons une chorale, alléluia ! Mais la vie d’une paroisse ne concerne-t-elle que le culte, ou bien est-ce que notre foi évangélise tous les aspects de notre vie ?

Que dire de l’art ? De la culture ? Du plaisir simple à être ensemble ?

Mettons un peu d’énergie pour faire comme Dieu, c’est-à-dire créer des espaces dans lesquels la vie pourra prendre forme.

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