Dans le désert, un jeune bédouin joue de la musique sur un bidon en plastique

Sous le soleil des inégalités

25 septembre 2022Lionel Thébaud

De la fumée, dit le Sage,
tout n’est que fumée,
tout part en fumée.

Qohélet 1.2

Un être humain travaille avec sagesse, compétence et succès,
et voilà qu’il doit abandonner ses réalisations à quelqu’un qui n’y a pas travaillé.
C’est de la fumée, une grande injustice !
Dans ces conditions,
quel intérêt les humains ont-ils à se donner de la peine
pour réaliser ce qu’ils désirent sous le soleil ?
Leurs occupations ne leur apportent que soucis et tracas quotidiens,
et même la nuit leur esprit n’a pas de repos.
Encore une fois, c’est de la fumée !

Qohélet 2.21-13

Fumée des fumées… A mes yeux c’est une très mauvaise traduction ici. Nous avons plutôt l’habitude d’entendre « vanité des vanités », mais ça me fait le même effet !

Le terme hébreu utilisé par Qohélet c’est « buée ».

La buée c’est ce qui s’évapore aussitôt qu’elle naît. C’est inconsistant, ça passe très vite, ça ne tient pas. Et on ne devrait pas traduire « buée des buées », comme dans « vanité des vanités », parce qu’alors on s’attend à ce qu’on décrive quelque chose comme « le chef des buées », comme le « roi des rois » est le chef des rois, par exemple. Non, l’hébreu dit plutôt « buée de buée », c’est-à-dire qu’on se focalise sur une buée produite par une buée.

L’équivalent en français qui rendrait sans doute le mieux cette idée serait « rien de rien, tout est rien ». C’est rigolo de dire « tout est rien » ! Mais là, nous retrouvons enfin le sens de l’expression.

Sous de soleil d’Abel

Et maintenant que nous pensons ce terme réglé, voici qu’il nous apparaît qu’en hébreu, buée c’est le même mot qu’un personnage qui a disparu trop tôt. Un personnage qui, dans la fleur de l’âge, a été tué. Comme la buée, il n’a qu’à peine eu le temps d’exister. Et maintenant que nous pensons ce terme réglé, voici qu’il nous apparaît qu’en hébreu, buée c’est le même mot qu’un personnage qui a disparu trop tôt. Un personnage qui, dans la fleur de l’âge, a été tué. Comme la buée, il n’a qu’à peine eu le temps d’exister.

Il s’agit, selon la Bible, du premier meurtre de l’histoire de l’humanité, ce personnage c’est… Abel ! Buée, Abel, c’est le même mot en hébreu. Et Abel, c’était le frère de Caïn. Abel, c’était le fils d’Adam et Eve qui comptait pour rien.

Comment est-ce que je peux dire ça ? On le trouve dans le récit de Genèse 4 : quand Caïn est né, Eve a dit : « J’ai conçu un homme grâce au Seigneur ». D’abord, dans cette exclamation, Adam n’existe pas. Bon, ok, elle devait avoir ses raisons d’être en colère contre Adam. Mais surtout il y a cette explosion de fierté : « j’ai conçu un homme grâce au Seigneur, il s’appelle Caïn ». La Bible indique en tout petit caractères la mention suivante : « Elle donna aussi le jour au frère de Caïn, Abel ». Bon, pas de phrase grandiloquente pour la naissance d’Abel. Et cet Abel n’est rien d’autre que « le frère de Caïn ». Insignifiant.

C’est Caïn qui est important.

C’est lui qui est un homme.

Un nomade au soleil

Abel était berger. Nomade.

Nomade ? Voilà bien une situation insignifiante. Tout ce qui compte, dans nos sociétés – et c’était déjà le cas dans l’Antiquité – c’est de s’installer quelque part, de se fixer, et de posséder un territoire. D’être propriétaire terrien. Ça, ça avait de la gueule. Mais nomade, pensez-vous ? Ce n’est que du vent.

De la buée.

Abel.

Berger, non mais laissez-moi rire. Quelle vie de chien ! Caïn, lui au moins, cultivait la terre. Il était rentable, lui.

Et vous connaissez l’histoire. Caïn et Abel ont tous les deux offerts une offrande à Dieu, et Dieu n’a pas validé l’offrande de Caïn. Parce que Dieu aura toujours une préférence pour la personne qui est délaissée, celle qui ne compte pour rien.

Préférer les pauvres

Non, Dieu n’aime pas plus Abel que Caïn. Mais Abel a besoin de se sentir aimé, plus que Caïn. C’est en ce sens, la préférence de Dieu pour les pauvres. C’est une manière de dire : « je vais te montrer à toi que tu comptes vraiment. »

Et Caïn, habitué à être le plus important, ne l’a pas supporté. Il était irrité, profondément abattu, au point que Dieu est venu le voir pour lui dire : « A quoi bon te fâcher et être abattu ? Si tu agis comme il faut, tu reprendras le dessus ; sinon, le péché est à ta porte, comme un monstre à l’affût. Il désire te dominer, mais c’est à toi d’en être le maître ».

Dieu redonne à Caïn sa responsabilité de privilégié : il doit mener sa vie de manière à faire ce qui est bien. Mais Caïn n’écoute pas – je ne le condamne pas : ce n’est pas facile d’écouter quand les émotions nous submergent – et il tue son frère. Abel. Buée. Disparu dans la fleur de l’âge.

Cet épisode est le premier endroit dans la Bible où se trouve le mot « péché ».

Ce n’est pas avec Adam et Eve que l’on parle de péché, c’est avec Caïn et Abel. C’est avec le meurtre. Et ça tombe bien parce que j’ai prévu une série sur le péché, que je vais parsemer sur ce blog au fil du temps. Je sens que vais gagner de nouveaux abonnés avec un tel sujet…

Sous le soleil des richesses… s’enrichir !

Un être humain travaille avec sagesse, compétence et succès, et voilà qu’il doit abandonner ses réalisations à quelqu’un qui n’y a pas travaillé. C’est de la buée et une grande injustice ! Dans ces conditions, quel intérêt les humains ont-ils à se donner de la peine pour réaliser ce qu’ils désirent sous le soleil ? Leurs occupations ne leur apportent que soucis et tracas quotidiens, et même la nuit leur esprit n’a pas de repos. Encore une fois, c’est de la buée !

Qohélet le prédicateur nous montre à quel point nos préoccupations sont vaines.

Nous travaillons pour nous enrichir. Enfin, quand je dis « nous », il faudrait bien s’entendre. Beaucoup de gens travaillent parce qu’ils cherchent à s’enrichir, mais ils sont nombreux aussi ceux qui travaillent simplement pour survivre. Ils n’ont même pas l’occasion de s’enrichir. Et ne croyez pas que c’est parce qu’ils sont fainéants ou parce qu’ils ont des désirs simples, c’est bien plus complexe que ça, si vous voulez bien l’entendre.

Nous n’avons pas tous les mêmes capacités au départ, et quand vous n’êtes pas bien nés, vous n’avez pas les mêmes chances de vous en sortir que quand vous êtes un peu mieux nés.

… ou rester « petit »

Par exemple, je suis né dans une famille où personne ne fait d’études. J’ai eu mon bac, j’ai transpiré pour l’avoir, et je me suis arrêté là parce que c’était bien trop difficile de poursuivre mes études. Entre les difficultés financières, la santé et mon mental de l’époque, il m’était vraiment impossible de faire des études. J’ai essayé mais je me suis lamentablement vautré. Pas bien né, mes efforts n’ont pas abouti.

Quelques fois cependant, les efforts aboutissent, mais vous noterez que c’est exceptionnel et qu’en règle générale, une personne issue de la classe ouvrière restera bien attachée – de gré ou de force – à sa condition ouvrière. Aujourd’hui, d’accord, je suis pasteur, ce qui veut dire que j’ai fait les études qu’il faut – un master en théologie. Mais pour y arriver, j’ai dû parcourir un chemin que quelqu’un de bien né n’a pas eu à traverser.

Résultat ? Pasteur fait partie de ces professions où on a beau avoir un master, on gagne juste ce qu’il faut pour vivre. Je ne me plains pas, mais je vous montre que même là on ne se sort pas de la classe sociale de laquelle on est issu. Donc, on ne travaille pas nécessairement pour s’enrichir – pour s’enrichir il faut déjà avoir tout le nécessaire pour vivre !

Hériter du soleil

Mais voilà, Qohélet est riche. Donc il veut s’enrichir.

C’est logique.

Et là il considère que c’est peine perdue : le fruit de son travail, il sait qu’il n’en profitera pas. Il va mourir avant de profiter de toutes ses richesses, et c’est un autre qui en bénéficiera. Ses enfants hériteront de ses richesses.

Ah, l’héritage ! Voilà bien un système injuste par excellence. D’une part parce que celui qui hérite reçoit quelque chose qui ne lui appartient pas, pour lequel il n’a pas travaillé. Et quand j’entends des héritiers dire « ce que j’ai, je l’ai obtenu à la sueur de mon front » pardonnez-moi mais je rigole. Au mieux c’était à la sueur du front d’un autre…

Quand je regarde tous ces gens qui suent leur propre sueur et qui ne gagnent rien, ça me donne envie de vomir. Mais surtout les héritiers ne voient pas que tant de gens sur terre n’héritent de rien du tout. Que les autres ne partent pas avec les mêmes chances. Comme dirait Franck Lepage : permettre l’égalité des chances, chez nous, c’est s’assurer que le lièvre et la tortue partent bien en même temps de la même ligne de départ.

N’empêche qu’il y en a un qui a les capacités du lièvre, et l’autre les capacités de la tortue… L’héritage est ce qui, fondamentalement, reproduit le plus les inégalités.

En disant ça, ce n’est pas les héritiers que je condamne. Si vous êtes héritiers, vous n’y pouvez rien, et dans notre société c’est difficile de refuser quelque chose qui va grandement nous aider à affronter la vie. Mais ce que je critique ici, c’est le système de transmission de biens privés aux descendants.

Mettre en commun

Si nous voulions vivre le partage et la solidarité, ces choses devraient retourner dans le bien public pour une meilleure répartition, pour permettre aux tortues de ne pas être en compétition avec les lièvres par exemple, ou alors de leur donner un équipement qui leur permettraient d’avoir les mêmes capacités que les lièvres.

Quand je lis Actes 2 je rêve : Tous les croyants étaient unis et partageaient entre eux tout ce qu’ils possédaient. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et ils répartissaient l’argent ainsi obtenu entre tous, en tenant compte des besoins de chacun.

C’est pas formidable, ça ? C’est pas l’expression de l’amour ? En plus ce n’est ni culpabilisant, ni condescendant. C’est un système égalitaire qui a tenté de se mettre en place dans cette première communauté chrétienne en raison de la foi dans le Dieu de Jésus-Christ ! Est-ce que ce n’est pas vers ça que notre société devrait tendre ?

De toute façon, nous ne profitons pas des richesses que nous produisons. Elles iront à quelqu’un d’autre.

Plutôt que d’entretenir un système de classes, est-ce qu’il ne serait plus plus chrétien d’en faire don à la communauté humaine ? Est-ce que ce n’est pas le moyen qui nous permettrait de réduire fortement la pauvreté et même de résoudre la crise écologique dans laquelle nous sommes ? Est-ce que perpétuer un système injuste ce n’est pas participer à ce qui est « buée de buée », et qui augmente le côté insensé de notre monde ?

Pratiquer la foi

Qohélet nous dit encore que la richesse est inutile. Qu’il ne sert à rien d’accumuler. Qu’il faut apprendre à être heureux sans pour autant s’enfoncer dans la compétitivité, la performance et le souci des richesses.

Je retrouve là des accents de la lettre de Jacques, quand il dit : Il en est ainsi de la foi : si elle ne se manifeste pas par des actes, elle n’est qu’une chose morte. Et il écrit aussi ces paroles très dures à entendre, mais nous ne pouvons pas fermer nos oreilles : lisez Jacques 5.1-6.

Ne nous étonnons pas de voir des gens migrer des pays pauvres vers chez nous. Les arrêter dans leur migration (en les renvoyant chez eux ou en construisant des murs) est une atrocité, surtout quand on pense que c’est en grande partie à cause de notre mode de vie qu’ils souffrent là où ils sont.

Ne nous étonnons pas non plus de voir les pauvres se révolter et devenir violents. Parce que leur violence n’est que le miroir de la violence qu’ils subissent chaque jour à cause du système que nous cautionnons.

Les temps qui viennent s’annoncent bien difficiles, et nous, chrétiens, chrétiennes, devrions nous entraîner à plus d’amour, à plus de solidarité, à plus de partage. C’est le seul moyen de mettre notre foi en pratique.

Ne vous y trompez pas : être pratiquant, ça ne veut pas dire venir au culte régulièrement.

Être pratiquant, ça veut dire « mettre sa foi en pratique ».

Et le cœur de cette foi ce n’est rien de moins que « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Tout le reste n’est que buée et poursuite du vent.


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Comments (3)

  • Virginie

    25 septembre 2022 at 22:03

    Mon père est né dans une famille de migrants pauvres. Ouvriers. Il a commencé ouvrier. Il a fait 10 ans d’études en cours du soir en même temps que son travail de chaudronnier. Il a fini ingénieur. Le 1er bien qu’il a acheté fut pour ses parents qui touchaient le minimum vieillesse, vivaient dans un appartement dans le 20ème au 4ème étage sans ascenseur avec les WC sur le palier.
    Nous avons vécu en HLM. Le second bien qu’il a acheté fut un appartement pour notre famille. Lorsque mes grands-parents sont partis rejoindre Notre Seigneur, l’argent de la vente de l’appartement a été utilisé pour un appartement pour mon autre grand-mère parce qu’elle devait se faire opérée et qu’il était nécessaire.
    Aujourd’hui je suis fière de ce que mon père a su accomplir en une génération. Je suis fière de cet héritage. Qu’il soit humain ou financier. Nous n’avons pas à en rougir je pense. Nous hériterons ma sœur et moi du fruit du travail de nos parents. Et nous sommes très fières de ça.
    Un autre héritage que nos parents nous ont laissé est de choisir un métier qui nous passionne. C’est ce que nous avons fait ma sœur et moi. Nous nous sentons utiles à la société et nous essayons de lui apporter quelque chose. C’est cela le travail.
    Pas uniquement la sueur sur le front. C’est participer à un projet collectif.
    Je travaille dans l’industrie. Je forme des ouvriers. Et ces ouvriers sont enseignés par d’autres ouvriers ou techniciens passionnés par leur métier.
    Fabriquer quelque chose est noble. Le garder pour soi n’a pas de sens. Même un artiste ne garde pas son œuvre. Le fruit de n’importe quel travail n’est utile que s’il est partagé.
    Je n’admettrai pas que mon héritage soit partagé parce qu’une personne l’aurait décidé. C’est cet héritage qui me construit.
    Le point central ce n’est pas le partage des richesses car ce n’est pas la richesse qui accompli une personne mais ses valeurs et ce qui le rend heureux. Et on est heureux lorsque l’on se sent utile à un projet commun. Ainsi est fait l’Homme.
    Dieu a créé l’homme et la femme et leur a ensuite dit d’aller travailler.

  • Virginie

    25 septembre 2022 at 22:16

    La pauvreté ce n’est pas le manque d’argent. Et donner de l’argent a un pauvre ne le rend pas moins pauvre. Il restera pauvre s’il ne se sent pas utile au monde. S’il ne développe pas son autonomie financière.
    Mes grands parents des 2 côtés n’étaient pas riches voir même pauvres si on regardent leurs compte en banque. Mais ils n’ont jamais été pauvres en vérité. Ils avaient des valeurs et une liberté d’esprit qui nous ont permis de trouver notre place.
    Et quand cela arrive, alors on ne va pas travailler, on va se rendre utile. Et chacun est utile: de celui qui balaye à celui qui monte les projets, prend les risques financiers pour créer de la valeur et ainsi offrir du travail à ses collègues.
    Une entreprise, un artisan, un pasteur: tout cela s’inscrit dans un projet pour la communauté.
    Le vrai pauvre est celui qui n’a pas les outils pour savoir quel est son rôle dans la société. Et notre société fabrique des pauvres. La question que je me pose personnellement ce n’est pas celle du partage des richesses ou des classes sociales. Non. C’est comment notre société produit-elle cette pauvreté ? Comment cela se fait-il que nos Institutions aient pu échoué à ce point : la famille, l’école, les services de santé…. toutes ces Institutions fabriquent de la pauvreté. Et on a cru qu’en donnant de l’argent aux pauvres cela allait les aider. La réponse est malheureusement non.
    Les pauvres ont besoin d’une place dans notre société. Car la vraie pauvreté c’est cela: ne pas connaître son rôle sur terre. Et même un riche héritier peut être pauvre s’il ne sait pas quoi faire avec son argent. S’il n’a pas de compétences ou de projet. S’il ne connaît pas sa place sur terre.

  • Jean-Michel Ulmann

    28 septembre 2022 at 19:40

    Voilà une prédication comme je les aime: clairement percutante. Elle me bouscule. Je suis KO, mais KO debout parce que tu me relèves en me demandant l’impossible. Comme disait les affiches de 68: « Soyons raisonnable, demandons l’imossible ».
    Merci Lionel
    jmu

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