Polyamour et Église
Polyamour et Église, non, vraiment, ça ne va pas de soi. Il y a des termes qui, quand on les explique, nous montrent qu’il y a des choses possibles, un peu comme Anarchie et christianisme (un livre de Jacques Ellul), et il y en a d’autres qui semblent subvertir la foi chrétienne, comme le concept de « guerre sainte ». Alors, qu’en est-il de la question du polyamour ?
Un contexte
D’abord, pourquoi est-ce que j’aborde cette question, là, maintenant ? Je ne suis pas adepte du polyamour. Je suis plutôt attaché à des relations amoureuses engagées de type monogames (aussi longtemps que cet attachement reste possible et souhaitable). Le polyamour m’a tenté, à une époque. J’en rêvais pour ainsi dire, mais je me suis rendu compte que ce n’était pas ma voie. Je ne suis donc pas polyamoureux, et on pourrait se demander pourquoi je parle d’un tel sujet.
J’ai participé à l’émission (Dé)lire, l’émission de la E-glise, la paroisse numérique de l’Église protestante unie de France. Cette émission comportait trois thèmes : Faut-il se repentir ? Peut-on se réjouir de la mort de quelqu’un ? Un chrétien peut-il être polyamoureux ? J’avais choisi le premier sujet, Stéphane Lavignotte le second, et Emile Barbu le troisième.
Je ne me sentais pas à l’aise avec le troisième sujet. En effet, je ne suis pas super bien placé pour parler de polyamour. Néanmoins, c’est le jeu de l’émission, et je me suis dit qu’après tout, la légitimité, on s’en fout, tant qu’on ne cherche pas à imposer son point de vue aux autres. J’ai donc abordé le sujet comme j’ai pu, mais en parlant de moi. Ce qui m’a semblé honnête.
Aujourd’hui, j’ai à cœur d’écrire à ce sujet, dans le même état d’esprit d’honnêteté, mais avec un peu plus de recul que lors de l’émission, où on parle « à chaud ».
Quelques définitions
Le polyamour, si j’ai bien compris, c’est la possibilité de vivre plusieurs relations amoureuses en même temps, d’être multipartenaires et d’être non exclusif dans ses relations. Le polyamour n’implique pas nécessairement l’activité sexuelle – gardez bien ça en mémoire, parce que c’est le trait principal qui différencie le polyamour du libertinage. Il s’agirait d’être dans des relations affectives intimes, avec une sorte de « contrat », pour construire ensemble une vie commune, selon des règles qui peuvent être définies, ou bien selon des règles implicites.
L’Église, quant à elle, est une dynamique relationnelle qui implique de prendre soin des gens qui s’y reconnaissent, dans l’amour de Dieu tel qu’il a été démontré dans les actes et les paroles de Jésus le Christ. Je ne parle pas forcément de l’institution, ni d’une Église particulière (protestante, catholique, orthodoxe, etc.), mais je parle ici d’une communauté de personnes qui ont pour objectif : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
Ces définitions sont lacunaires, mais ce sont celles que je pose dans le cadre de cet article. Bien évidemment, si ça ne vous convient pas, vous pouvez écrire votre propre texte sur ce sujet, et je peux même envisager de publier votre texte sur ce blog, même si je suis en désaccord avec vos conclusions, si tant est que le style de votre article respecte les lecteurs et les lectrices dans ce qu’ielles sont.
La Bible
La Bible comporte bien des indications sur ce qu’est un couple, ou une famille, ou une communauté. Elle ne donne pas toujours une direction claire de ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire, comme si c’était à nous de nous inspirer de ces textes pour élaborer notre propre éthique. La manière dont nous lisons ces textes en disent plus sur les lunettes que nous portons et avec lesquelles nous voyons le monde, que sur ce que les auteurs de la Bible voulaient vraiment dire.
Tout commence avec la création des êtres humains. Dieu les a créés mâle et femelle, littéralement. C’est un récit mythique qui a pour but de nous interroger sur la condition humaine et ses limites, pas de nous donner un modèle sur lequel construire notre vie relationnelle. Ce qui n’empêche pas, si on le souhaite, de prendre ce récit pour modèle, bien entendu.
La Bible parle de formations familiales diverses et variées. Si vous lisez l’anglais, le tableau ci-dessous montre la diversité familiale que l’on trouve dans la Bible et qui n’est pas remise en question dans le texte. Ce qui laisse entrapercevoir que le choix que notre société a fait d’une famille nucléaire, avec un homme et une femme unis pour la vie, est un choix culturel bien plus que typiquement biblique.

Notez tout de même que les familles sont définies selon les normes du patriarcat, et que la Bible – qui évolue dans les sociétés patriarcales de l’Antiquité au Proche-Orient Ancien – ne comporte pas d’exemple de famille polyandre (une femme avec plusieurs maris). Mais on peut imaginer que si elle avait évolué dans d’autres régions du monde… elle aurait porté la couleur de sa culture.
Question
Y a-t-il une différence formelle entre une famille polygame – attestée et valorisée dans la Bible – et une situation de polyamour ?
A priori, je n’en vois pas. Un homme qui entretient des relations affectives dans la durée avec plusieurs femmes, ça ressemble à la définition du polyamour. Manque dans la Bible, je me répète, la situation identique avec une femme et plusieurs hommes. Cependant, un détail me semble un tantinet différent (c’est joli, comme mot, « un tantinet »).
C’est la question du mariage biblique.
Le mariage biblique, c’est un homme qui épouse une ou plusieurs femmes. L’homme, chef de la famille, maître de son épouse, et surtout centre de cette alliance. Quand le mari meurt sans laisser de descendance, la femme doit épouser son frère. C’est très difficile à comprendre pour nous, aujourd’hui, dans notre société. Et c’est bien la preuve qu’on ne peut pas revendiquer une telle pratique pour la mettre en œuvre dans nos vies.
Ce qui « manque » au polyamour pour ressembler vraiment à la polygamie biblique, c’est d’une part le mariage (on ne peut pas se marier avec plusieurs personnes en même temps, en France), et d’autre part le statut particulier de l’homme par rapport à la femme. Philosophiquement parlant, je l’avoue, je préfère largement le polyamour à la polygamie biblique. Pas vous ?
Et l’égalité, alors ?
Pour moi, la Bible n’est pas normative, au sens où on l’entend habituellement. Il ne s’agit pas de trouver un modèle dans la Bible, et de l’appliquer à notre vie, sans réfléchir. Pour moi, la Bible nous invite à réfléchir, justement, à recontextualiser, et à développer une éthique personnelle et collective au regard des réflexions et des remises en questions que la lecture de la Bible suscite en nous. Quiconque s’amuserait à remettre en œuvre la lapidation des femmes « adultères » au nom de son caractère biblique se verrait clairement condamné par toute Église chrétienne, par exemple.
Il en est de même, selon moi, de cette question des relations affectives.
Je suis convaincu aussi qu’une éthique biblique bien pensée vise l’égalité des êtres humains. Égalité en dignité, d’une part, mais égalité en valeur, d’autre part. Et il existe bien des livres et des articles qui démontrent que dans le mythe de la création, Dieu est montré comme le créateur des êtres humains égaux – égaux ne voulant absolument pas dire identiques. Par exemple : 1 + 3 = 4. Et 2 + 2 =4. Ces deux opérations mathématiques montrent que l’égalité (ici, 4) n’implique pas du tout une uniformité. Des êtres égaux, donc, et différents, complémentaires.
Et c’est – toujours selon moi – ce que tous les exemples bibliques de relations inégalitaires viennent affirmer, sans cesse : « Vous ne devez pas vous comporter ainsi ». Alors au regard de ce parti pris – que j’assume, en tant que lecteur responsable – je considère que le Dieu de la Bible demande aux êtres humains de considérer les autres comme leur égaux, et ce, dans toutes leurs relations.
Or, c’est ce que propose le polyamour, lorsqu’il est bien pensé et bien mené.

Mes limites
Mes compétences en terme de polyamour s’arrêtent là. Je suis incapable de dire si « ça marche » ou non. Si la théorie est applicable.
J’entends des gens me dire qu’ils vivent bien le fait d’être polyamoureux, et je ne sais pas s’ils le revendiquent à la manière des gens qui ont été submergés par la foi : je veux tellement y croire que je me persuade que c’est ok. Et je n’ai jamais parlé à un groupe de polyamoureux. Seulement à des personnes qui vivaient le polyamour avec des groupes différents. Pour bien faire, il aurait fallu que chacun des membres du groupe me dise comment il le vit.
Et même là, comment être sûr qu’on ne me dit pas ce qu’on veut que j’entende ? Je suis tellement habitué à la publicité mensongère (dans notre société et dans nos Églises…) que même si je considère que les gens sont de bonne foi, je me dis que souvent ils ne disent pas tout. Parce qu’il y a une idée à promouvoir.
De l’autre côté, je me dis que si des gens sont capables de l’appliquer (et pourquoi ce ne serait pas possible ?), eh bien c’est la marque de la belle diversité de la création, et que je suis content de voir des gens trouver une manière d’être heureux ensemble, dans le respect des autres. Si les gens sont vraiment heureux dans cette manière d’être, ça ne peut pas me poser de difficulté particulière. Mes aspirations ne sont pas les aspirations des autres et c’est normal.
Le principal, pour moi, c’est de respecter les personnes avec qui l’on choisit de vivre. Et que les manipulateurs et les manipulatrices ne puissent pas en profiter pour soumettre les autres.
Dans l’Église
Là, c’est plus difficile. D’abord parce que l’Église a une pente moralisante et normalisatrice. On commence tout juste à accepter des couples non mariés. Je n’évoque même pas la question des couples de même sexe ou dans lesquels il y a une personne trans.
L’Église s’ouvre lentement, mais ça reste difficile pour les personnes qui fréquentent une paroisse. Je ne comprends pas pourquoi c’est difficile ni ce que ça remet en question chez ces personnes, mais je constate que c’est difficile. Je connais même quelques paroisses protestantes pour lesquelles le divorce est (encore aujourd’hui !) une catastrophe insupportable. Bref, je ne comprends pas, mais c’est là. Ça existe encore.
Donc pour qu’une Église accepte les relations polyamoureuses, il va falloir faire un sacré bout de chemin. Pourtant, ne vous y trompez pas : le polyamour existe dans l’Église. Vous ne le savez pas, mais il y a des polyamoureux et des polyamoureuses dans votre Église, et ces gens se font discrets pour ne pas se faire harceler. Et comme d’habitude, il faut répéter sans cesse que ce n’est pas parce qu’on accueille des personnes polyamoureuses que tout le monde va vouloir devenir polyamoureux. Les différentes formes de relations qui existent ne mettent pas en péril notre manière de vivre, si l’on est plutôt « classique ». Et c’est ok.
Surtout, l’Église ne comprend pas le polyamour, parce qu’elle assimile ça à de l’infidélité, et donc à de l’adultère. Les fidèles aiment sortir de leur contexte les versets qui condamnent l’adultère, mais ne se réfèrent jamais aux versets qui ne condamnent pas la polygamie.

Dieu comme modèle
La Bible utilise beaucoup les métaphores, et pour parler de la relation entre Dieu et le groupe qui rend un culte à Dieu, elle utilise l’image de l’époux et de l’épouse.
Ainsi, certains textes décrivent Israël comme la femme de Dieu : dans le livre d’Osée, par exemple.
Mais le Nouveau Testament utilise cette même image appliquée à l’Église, tout en maintenant l’idée qu’Israël reste l’épouse de Dieu. En mode : Israël, c’est l’épouse, mais l’Église est l’épouse du Christ. Par exemple, dans une lettre de Paul aux Corinthiens, aux Éphésiens, dans le livre de l’Apocalypse.
J’ajoute que la Bible décrit Jérusalem comme l’épouse de Dieu (Ésaïe, Apocalypse). Puisque la mort du roi Salomon a divisé le royaume d’Israël en deux entités politiques et religieuses distinctes, on peut se dire que, décidément, Dieu n’était pas monogame.
C’est là qu’il faut entendre les limites d’une métaphore, parce que celles-ci se mélangent, Jérusalem étant à la fois une métaphore d’Israël et une métaphore de l’Église… On a une métaphore dans la métaphore, parfois les images de la Bible me font penser à des fractales, mais… la Bible n’a pas de difficulté à jouer avec des images aussi ambigüe.
Ça m’inspire, moi, dans la manière dont j’approche les gens qui ont une vie affective différente de la mienne.
Alors le polyamour dans l’Église ? Personnellement, je ne vois pas trop où se situe le problème. Même si à moi, vivre le polyamour, ça ne me parle pas.
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