Ce n’est pas politique !
En tant que pasteur, vous l’imaginez bien, je consacre une bonne partie de mon temps à écrire ce qu’on appelle des sermons, ou des homélies, ou plutôt des prédications (qui est le terme que je préfère). Et je ne fais pas que les écrire, mais je les lis à haute voix devant des fidèles, pendant le culte du dimanche matin. Ces prédications sont maintenant publiées ici, la plupart du temps. Et comme j’essaye d’être concret, on me dit souvent : « Tes prédications, c’est politique. Mais l’Évangile, ce n’est pas politique ».
Ah bon. L’Évangile, ce n’est pas politique ? D’habitude, devant ce type d’interpellation, j’argumente, et des arguments j’en ai plein, pour montrer que la Bible est très politique, même si en effet elle ne défend pas un parti politique en particulier. L’Évangile est politique, parce que la Bible parle énormément de ce que signifie vivre ensemble. Et vivre ensemble, eh bien… c’est politique ! Mais ces arguments ne percent pas, et pour une bonne raison : ils expliquent, mais ils ne viennent pas trouer la cuirasse des idéologies qui voudraient que les luttes sociales soient politiques, tandis que le laisser-faire économique ne soit pas politique.
Alors aujourd’hui, je vais juste vous présenter quelques exemples concrets. A vous de voir si, selon vous, ces choses sont de l’ordre de l’Évangile, et si, oui ou non, c’est politique.
L’amour oblige
Si je dis que j’aime Léa – c’est mon épouse <3 – alors ça m’oblige. Il y a des choses que je vais faire par amour pour Léa. Et il y a des choses que je ne vais pas faire par amour pour Léa.
Si je laissais Léa tout faire à la maison, ce serait le signe que je ne l’aime pas. Si je vivais comme si j’étais célibataire, ce serait le signe que je ne l’aime pas. Elle m’aime, je l’aime, mais cet amour se traduit forcément par des actes. S’il n’y a pas d’actes, alors ce n’est pas de l’amour.
C’est ce que nous dit la lettre de Jacques, au passage : « il en est ainsi de la foi : si elle ne se manifeste pas par des actes, elle n’est qu’une chose morte ».
Alors j’en profite pour faire un tout petit rappel de catéchisme protestant : Dieu m’aime. Parce que je suis habité par la foi, je sais que Dieu m’aime. Il m’aime de manière inconditionnelle, c’est-à-dire qu’il m’aime, que je fasse le bien ou que je fasse le mal. C’est dur à accepter mais c’est comme ça. Cependant, si je ne cherche pas à faire le bien, je montre à tout le monde que je ne crois pas en l’amour de Dieu. Mes œuvres témoignent contre moi. Parce que l’amour oblige.
Est-ce que nous aimons Dieu ? Est-ce que nous croyons en son amour pour nous ? Si notre réponse est oui, alors il nous faut entrer dans les œuvres qu’il a préparées d’avance pour nous, comme le dit la Bible. Il faut chercher à faire la volonté de Dieu.
Un rappel prophétique
Cette semaine, une femme fait le tour des réseaux sociaux parce qu’elle a été la voix de Dieu. Elle a pris un risque énorme. Elle risque d’être harcelée par les hommes qui sont au pouvoir. Et elle risque d’avoir besoin de se sentir soutenue. Il s’agit de Mariann Edgar Budde.
En effet, lundi, c’était le jour de l’investiture de Donald Trump. Mardi, il s’est rendu à la cathédrale nationale de Washington, pour la traditionnelle prière nationale qui fait suite à l’investiture, dans l’Église épiscopalienne. Et là, Mariann Budde, qui est l’évêque de cette cathédrale, s’est adressée à Trump, pendant sa prédication, et elle lui a demandé d’avoir pitié des gens qui vivent dans ce pays, et qui aujourd’hui ont peur pour leur vie.
Elle a démontré à Trump que ce qui habite en lui n’était pas inspiré par l’amour de Dieu. Elle a osé être la voix de Dieu, s’exposer, quitte à en payer le prix. Cette évêque a résisté au mal, en osant rappeler au président des États-Unis que son devoir était de servir le peuple, et notamment les gens les plus fragilisés de ce peuple.
Mercredi, Donald Trump a écrit sur son réseau social, je cite : « cette pseudo-évêque qui a parlé lors du service national de prière était une radicale de gauche, qui déteste Trump avec acharnement. Elle a introduit son église dans le monde de la politique de manière très ingrate. Elle était méchante par son ton et ce n’était ni convaincant ni intelligent… Elle et son église doivent des excuses au public ! ».
J’ai déjà remarqué que quand on prêche l’amour d’une manière concrète, on nous accuse de faire de la politique. Un collègue de Trump a déclaré : « Celle qui a prononcé ce sermon devrait être ajoutée à la liste des personnes à expulser ». C’est très grave ce qui est en train de se passer, parce que notre monde vire au fascisme. C’est mondial. Pas un pays n’y échappe. Et alors il est important de soutenir les personnes qui osent exposer leurs vies.

« L’Église doit prendre les choses en mains pour enlever le mal du cœur des êtres humains et des structures de la société ».MLK / « Toi, tu dois parler pour défendre ceux qui n’ont pas la parole et pour prendre le parti des laissés pour compte ». Proverbes 31.8
Le retour de la Bête immonde
Vous avez vu vous aussi comment Elon Musk a fait deux fois de suite un salut fasciste pendant l’investiture de Trump. On a beau dire qu’il a envoyé des cœurs à la foule, on a beau nous faire croire que c’était un geste maladroit (les médias, des fois, je vous jure…), il n’y a aucun doute à avoir sur la signification de ce geste de la part d’un des plus gros financeurs du parti d’extrême-droite en Allemagne.
En France, d’ailleurs, il y a 20 ans, aucune personnalité politique n’aurait osé rendre hommage à Jean-Marie Le Pen comme nous l’avons fait la semaine dernière. Il y a 20 ans, aucun milliardaire n’aurait pu tenir dans sa main la quasi-totalité des médias français pour y distiller continuellement son venin d’extrême droite.
Il y a 20 ans, c’était loin d’être parfait, il y avait déjà des gens qui dormaient dans la rue, mais au moins l’État français affirmait sa responsabilité en mettant en œuvre ce qu’il fallait pour chercher à héberger les personnes sans abris. Et il était hors de question, politiquement, de laisser des gosses dormir dehors.
S’en prendre aux plus vulnérables
Aujourd’hui, le préfet d’Eure-et-Loir a établi une grille pour évaluer, parmi les personnes les plus mal loties de notre département, lesquelles étaient prioritaires pour pouvoir passer une nuit à l’abri. A ce jour, c’est presque 40 personnes qui dorment dehors chaque nuit, refoulées par le 115, 13 mineurs – des mineurs !!! – parce qu’ils ne correspondent pas aux critères.
Parmi ces critères, je vous le donne en mille : il est préférable d’être de nationalité française pour espérer dormir une nuit dans une chambrée. Ce sont souvent des chambrées de huit, je vous laisse imaginer le luxe. Et ce que je trouve atroce, c’est que chaque nuit, il y a des lits vides. Ils sont vides, parce qu’ils ne sont pas financés par l’État. Donc des gens dorment dehors alors qu’il y a des lits vides, mais ce n’est pas grave : c’est parce qu’il n’y a pas d’argent. Vous comprenez, on ne peut pas à la fois gaver nos représentants et assurer le minimum du minimum pour ces gens qui ne sont rien. Vous comprenez, n’est-ce pas…
Le Foyer d’Accueil Chartrain était chargé de gérer les appels du 115. Il a refusé d’appliquer ces critères. Qu’à cela ne tienne, le préfet a refilé la gestion du 115 à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui serait d’accord d’appliquer ces critères iniques.
Le Foyer d’Accueil Chartrain a ouvert un restaurant social pour donner des repas chauds aux sans-abris. La Préfecture, qui devait subventionner le projet, n’a pas effectué son versement. Peut-être parce que le Foyer d’Accueil a refusé d’obéir à des lois injustes. Comment l’Église peut-elle être un soutien auprès des structures de solidarité dans notre commune? On ne les a pas beaucoup vues se mobiliser, le 8 janvier dernier, aux côtés du collectif qui demandait de discuter de ces choses avec le Préfet…

« Il n’est pas suffisant pour l’Église d’être active dans le domaine des idées ; cela doit se manifester dans le domaine de l’action sociale ». MLK / « Que le droit jaillisse comme une source ! Que la justice coule comme un torrent intarissable ! » Amos 5.24
Agir, au nom de l’amour
Alors bien entendu, il reste bien des choses à écrire sur le sujet. Je ne me suis pas encore épuisé, mais je m’épuiserai bien avant le sujet, c’est certain.
D’abord, vous noterez – je l’espère – que le constat politique mondial est affligeant, et que le fascisme galopant doit être stoppé. C’est une nécessité vitale au nom de l’amour. Et que dire ça, ce n’est rien d’autre – pour quiconque est impliqué dans une Église – que le B.A.BA du message évangélique : « Tu aimeras Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Voilà un commandement éminemment politique. Et au nom de ce commandement (mais rassurez-vous : ce n’est pas le seul engagement politique de la Bible !), il convient que les chrétiens et les chrétiennes s’opposent, luttent et avertissent les politiques et les citoyen·ne·s lorsque les structures et les personnes s’opposent au droit et à la justice. A ce titre, l’Évangile est politique. Pleinement.
Les Églises ont leur mot à dire sur ce qui se passe. Les ministres du culte ont une parole publique à faire retentir. Les fidèles ont aussi un témoignage à porter, au nom de l’amour de Dieu, que ce soit par des paroles relayées ou des paroles propres, ou que ce soit par des actes de solidarité.
Plus que jamais, pour les gens de ma génération, il est nécessaire de s’engager auprès des hommes et des femmes qui luttent pour que ce soit monde un peu plus humain. Il y a des actions à soutenir, avec nos petits bras musclés, notre temps, nos compétences, nos finances. Tout ce qui crée du lien avec l’autre, celui ou celle qui n’est pas comme moi, tout ce qui permet à l’autre de rester en vie ou d’améliorer sa vie soit être soutenu. Tout ce qui s’oppose à l’individualisme et à la haine mérite notre participation. C’est politique, effectivement. Parce que c’est entrer dans la défense des valeurs nécessaires pour bien vivre ensemble.
De grâce, ne laissez pas le fascisme s’étendre. Entrez en résistance, comme vous pouvez, là où vous êtes. Au nom de l’amour. Au nom de Dieu.

« A une époque, l’Église était très puissante. Pendant cette période, les premiers chrétiens se réjouissaient quand ils devaient souffrir à cause de leur foi. A cette époque l’Église n’était pas simplement un thermomètre qui notait les idées et les principes de l’opinion publique, elle était le thermostat qui a transformé les normes de la société. » MLK / « C’est vous qui êtes la lumière du monde. Une ville construite sur une montagne ne peut pas être cachée. » Matthieu 5.14
Je termine ce billet un peu brouillon en vous indiquant une perle. Il s’agit d’un article (bien) écrit par Philippe Corcuff, et ça vaut le détour, selon moi. Je vous souhaite plein de bonnes et heureuses lectures.
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