Un gros mot : le sacerdoce universel

10 octobre 2021Lionel Thébaud

Nous abordons aujourd’hui la délicate et difficile question de ce que l’on appelle le « sacerdoce universel ». Évitez les jeux de mots du type « ça sert d’os » ou encore « les vêtements, ça sert d’auto ». C’est pas drôle, et je sais très bien que ça ne fait rire que moi.

La question qui se cache derrière ce thème, c’est : quelles différences entre un pasteur et un curé ? Mais aussi, quelles différences entre un pasteur et des fidèles ? Pasteur, c’est un statut, ou une fonction ? Un état, ou un rôle ? Le pasteur fait-il des choses que personne d’autre ne peut faire ? A-t-il des privilèges ? A-t-il un pouvoir (et donc une autorité de type hiérarchique) sur la vie de ses fidèles ?

Mais bien sûr, bien sûr, nous allons commencer par aborder le texte qui se trouve dans la première lettre dite de Pierre, chapitre 2, versets 9-10. Histoire de bien mettre tout ça à plat et de discuter de ce que c’est, au fond, qu’un prêtre. Parce que vous êtes tou·te·s prêtres·ses. Vous le saviez, n’est-ce pas ?

Vous, vous êtes la lignée choisie,
la communauté royale de prêtres,
la nation qui appartient à Dieu,
le peuple qu’il a fait sien.
Il vous a appelés à passer de l’obscurité à son admirable lumière,
afin que vous alliez annoncer ses œuvres magnifiques.
Autrefois, vous n’étiez pas un peuple,
maintenant vous êtes peuple de Dieu ;
autrefois, vous étiez privés de bonté,
mais maintenant la bonté de Dieu vous a été accordée.

1 Pierre 2.9-10.



L’auteur de cette première lettre de Pierre s’adresse ici à plusieurs communautés. Dans ces communautés, il y a des gens dans le ministère, et il y a des fidèles qui ne sont pas dans le ministère. Il y a des hommes, et il y a des femmes, peut-être même des enfants. Il est possible qu’il y ait des gens qui assistent pour la première fois à une réunion d’église. Et tous et toutes peuvent entendre : « Vous, vous êtes la lignée choisie, la communauté royale de prêtres… »

La communauté royale de prêtres… quelle expression bizarre.

D’autres traductions disent : « un sacerdoce royal », « la communauté des prêtres du Roi », bref ça ne nous éclaire pas beaucoup. Vous réfléchirez plus tard à cette expression étrange pour vous concentrer sur le point principal pour nous aujourd’hui : l’auteur de cette lettre leur dit « Vous êtes des prêtres ». Il dit ça à des gens comme vous et moi. Sans faire de distinction. C’est une des fondations de ce que l’on appelle le « sacerdoce universel ». Sacerdoce, c’est un gros mot qui veut dire « le service du prêtre ». Sacerdoce universel, ça veut dire que nous sommes tous appelés à exercer ce service du prêtre.



La prêtrise.

« Prêtre », c’est un terme qui servait à désigner une fonction qui existait dans le judaïsme avant la destruction du temple de Jérusalem, destruction qui a eu lieu en l’an 70. Le prêtre, c’était un descendant d’Aaron. Tout le monde ne pouvait pas être prêtre, parce qu’il fallait être né dans cette famille spéciale. La fonction principale du prêtre, c’était de préparer les sacrifices d’animaux qui étaient prescrits par la religion juive pour obtenir les faveurs de Dieu. La fonction du prêtre juif était la même que pour les prêtres des religions non-juives. Le prêtre était un médiateur entre Dieu et les êtres humains.

La mort de Jésus et la compréhension de l’amour et du pardon de Dieu au travers de la mort de Jésus a rendu inutile pour les communautés chrétiennes la notion de sacrifice, et donc le besoin d’avoir des prêtres. Pour expliquer cela, les auteurs du Nouveau Testament ont utilisé cette image, valable à l’époque mais difficile pour nous aujourd’hui, qui présentait Jésus comme étant le dernier sacrifice, le sacrifice qui mettait fin à tous les sacrifices.

S’il n’y a plus besoin de sacrifice, il n’y a plus besoin de prêtres. La prêtrise devient alors autre chose : elle est, pour ces premières communautés chrétiennes, le ministère de toutes les personnes qui composent la communauté chrétienne. Ce ministère, c’est celui de l’annonce de la bonne nouvelle de Jésus-Christ et celui de l’intercession pour les autres.

C’est en ce sens que l’auteur de la lettre de Pierre dit : « vous êtes tous des prêtres ». Nous pouvons tous annoncer l’Évangile, là où nous sommes.

Dans l’histoire de l’Église, on connaît les ministères de pasteur, de docteur, de prophète, etc. mais on n’a pas de trace de la fonction de prêtre (en tant que ministère particulier) avant le 4ème siècle. A partir de ce moment, une fonction sacrée a été remise au goût du jour, et les responsables des communautés ont commencé à s’appeler des « prêtres », même s’ils ne faisaient plus de sacrifices d’animaux. Et une distinction s’est opérée plus fortement qu’avant entre les fidèles de la communauté, et les personnes qui consacraient leur vie au ministère dans l’Église.



La révolution menée par Luther.

Nous voici au 16è siècle, le temps passe vite ! Et là Martin Luther conteste l’organisation de la société telle qu’elle a lieu à son époque.

Il n’est pas d’accord qu’il y ait d’un côté les fonctions sacrées (on appelle ça un « état ecclésiastique ») qui regroupent le pape, les évêques, les prêtres et les gens qui sont dans les monastères, et de l’autre un état laïc qui regroupe toutes les autres fonctions (princes, seigneurs, artisans, paysans…). Pour Luther, chacun a sa place dans l’Église. Pour Luther, toute personne qui est baptisée au nom de Jésus-Christ participe pleinement du ministère de l’Église. Il dit : « Nous sommes consacrés prêtres par le baptême ».

On peut dire que le protestantisme a bouleversé l’ordre ancien.

Quels sont les enjeux de la séparation entre ces deux états, l’un sacré, l’autre laïc ? Le pape était plus puissant que les rois, ce qui donnait à l’Église un pouvoir politique immense. Tout le monde devait se soumettre à l’autorité de l’Église catholique romaine. Et cette même Église était – et est toujours – organisée hiérarchiquement.



Dans la hiérarchie catholique, il y a le pape, puis les cardinaux, et ensuite d’un côté les évêques et les prêtres, et de l’autre les abbés et les moines, pour faire simple. Le supérieur dirige l’inférieur, c’est-à-dire qu’il en est le directeur.

Cette hiérarchie fait une différence entre vous, qui n’êtes pas prêtres, et eux, qui sont prêtres. Ce qui implique que vous soyez soumis et soumises à leur direction. Mais pour Luther et ceux qui l’ont suivi, la seule personne à qui nous devons nous soumettre, c’est au Dieu de Jésus-Christ.

C’est lui qui éclaire notre conscience, c’est lui qui nous appelle à vivre notre vie sous son regard ; ce n’est pas aux hommes, quelle que soit leur fonction, de nous dire ce que nous devons faire et ce que nous devons croire.

« Vous êtes tous prêtres », ça veut dire que nous sommes totalement à égalité devant Dieu, et que nous avons une responsabilité commune. Ça veut dire que personne n’a de privilèges, et que personne n’est supérieur à l’autre. Ça veut dire que nous n’avons aucun devoir d’obéissance envers quiconque dans l’Église, ça veut dire que ce que dit le pasteur peut être contesté.

Le pasteur n’est pas un être à part, il n’est pas votre supérieur, il n’est pas votre directeur de conscience ou votre guide spirituel. La différence qu’il y a entre vous et le pasteur n’est pas de l’ordre du sacré : en protestantisme, les pasteurs sont des laïcs, comme vous. Parce que chez nous il n’y a pas de clergé. C’est juste que le pasteur n’a pas le même rôle que vous. Il est parfaitement votre égal.

Le sacerdoce universel pose un principe simple : chacun, chacune d’entre vous peut accomplir les actes du culte, et chacun, chacune d’entre vous peut remplir toutes les fonctions qui existent au sein de l’Église.

Du moins, en théorie.



Les conditions du ministère.

En théorie, parce que quand-même, pour exercer un ministère, il faut un minimum de connaissances. C’est la raison pour laquelle les Réformateurs ont mis en place des académies de théologie, et qu’aujourd’hui celles et ceux qui veulent devenir pasteur font 5 années d’études.

En théorie, tout le monde pourrait jouer de l’orgue. Mais en pratique, il n’y a que celles et ceux qui savent en jouer qui peuvent en jouer. Il en est ainsi de tous les ministères.

Luther nous avertit qu’il ne faut pas supprimer les ministères, car ils sont utiles à l’édification de la communauté. Il s’agit de mettre le temps de travail de ces personnes à la disposition de l’Église. Par exemple, le rôle du pasteur, c’est d’annoncer clairement la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ et d’accompagner les personnes à vivre cette bonne nouvelle dans leur vie personnelle. Une partie de son temps est mise à disposition de celles et ceux qui ont besoin de lui comme vis-à-vis pour penser la foi. Il n’est pas un supérieur, auquel il faudrait se soumettre, il est un vis-à-vis, avec lequel on peut ne pas être d’accord, parce qu’il n’est pas là pour nous dire quoi penser ou quoi croire, mais pour nous aider à cheminer sur le chemin de la foi.

Le pasteur est un être humain qui, comme vous, essaye de faire de son mieux. Qui essaye, lui aussi, à sa manière, de marcher sur son chemin de foi. Et il ne peut prétendre à rien de plus que vous.

Le pasteur n’est pas « plus spirituel » que vous, il n’est pas plus près de Dieu que vous, il est à égalité, vraiment. Le pasteur n’est donc pas celui qui décide, mais il est celui qui apporte un éclairage particulier, à cause de son appel et de sa formation.

Dans beaucoup de domaines, il est nécessaire de faire appel à un technicien : son habileté permet de résoudre certains problèmes bien mieux que si l’on s’y attelait soi-même. Il en est de même pour les ministères dans l’Église : les pasteurs ont une formation adéquate pour étudier, interpréter la Bible, préparer et célébrer des cultes, accompagner les personnes dans les différentes étapes de leur vie. Tous peuvent le faire, mais c’est pratique d’avoir des gens qui savent faire et dont le temps de travail est consacré à ces activités.

Du coup, chez nous, il n’existe pas de « ministère à vie », comme on peut le trouver chez les catholiques ou les orthodoxes. Un ministère, c’est une fonction, ce n’est pas un état. La fonction est temporaire, elle s’arrête. Je ne serai pas pasteur à vie. Il en est de même pour un conseiller presbytéral ou pour une présidente de conseil presbytéral !



Ce qu’il faut retenir.

Donc s’il fallait retenir 3 choses capitales concernant le sacerdoce universel, ce serait ceci :

1. le pasteur n’est pas un curé. On ne peut donc pas attendre de lui qu’il sacrifie sa vie (sociale, affective, etc.) pour sa paroisse et son Église. Son métier n’est pas un métier comme un autre, mais néanmoins c’est un métier. Ce n’est pas sacré, et sa disponibilité n’est pas infinie.

2. il n’y a pas, en protestantisme, une hiérarchie qui mettrait les uns en supériorité et les autres en infériorité. Il y a des organes de décision, avec un fonctionnement qui se veut le plus collégial possible, porté par un compromis entre l’idéal démocratique et le réalisme politique. Ce n’est pas parfait mais c’est à ce jour la meilleure organisation qu’il m’ait été donné d’expérimenter.

3. chacun et chacune de vous étant prêtre pour Dieu, nous avons, tous et toutes, une place dans le ministère de l’Église, en fonction de notre appel. Des personnes vont être pasteurs, d’autres conseillers presbytéraux, d’autres organistes, etc., et chacun, chacune de vous a la possibilité de mettre la main à la pâte pour faire avancer votre Église, votre paroisse, vous pouvez vous impliquer dans des actions qui existent déjà et en porter de nouvelles.

Au final, il faut rompre avec l’idée que quelqu’un puisse s’interposer entre Dieu et vous. L’Église n’a aucun pouvoir sur le lien qui me raccroche à Jésus-Christ, sinon celui d’annoncer la grâce et le pardon.

Il n’appartient pas à l’institution Église de vous dire ce que vous devez croire et faire. C’est à vous, en toute conscience, de vous décider devant Dieu, de vivre votre vie, sous le regard de Dieu. Quand on demande aux pasteurs de prendre position sur tel ou tel point, de dire quelle est la bonne doctrine ou la bonne pratique, on adopte une attitude catholique, et on abandonne un principe essentiel du protestantisme.

Vivre la foi, ce n’est pas suivre des préceptes ou des doctrines, ce n’est pas suivre untel ou unetelle, la foi, c’est le fait de marcher son propre chemin en compagnie du Christ.

Nous avons à y plonger personnellement.

Et à l’assumer.

Parce que nous sommes une communauté de prêtres, au service de Dieu et au service de notre prochain.


Comments (2)

  • Ulmann

    10 octobre 2021 at 23:04

    Cher Lionel, tu as beau dire, « ça sert Thiebaut ».
    Merci
    Fraternellement
    Jmu

  • Ulmann

    10 octobre 2021 at 23:08

    Et plus encore avec un d

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