Oh, le bel arc-en-ciel !

21 février 2021Lionel Thébaud

Dieu dit encore à Noé et à ses fils :
« J’établis mon alliance avec vous, ainsi qu’avec vos descendants
et avec tout ce qui vit autour de vous :
les oiseaux, les animaux domestiques ou sauvages,
ceux qui sont sortis de l’arche et tous ceux qui vivront à l’avenir sur la terre.
Voici à quoi je m’engage : jamais plus le déluge ne supprimera la vie sur terre ;
il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre. »
Et Dieu ajouta : « Voici le signe de l’alliance établie entre moi,
vous et tout être vivant,
pour toutes les générations à venir :
je place mon arc dans les nuages ;
il sera un signe qui rappellera l’engagement que j’ai pris à l’égard de la terre.
Chaque fois que j’accumulerai des nuages au-dessus de la terre et que l’arc-en-ciel apparaîtra,
je penserai à l’alliance établie entre moi, vous et toutes les espèces d’animaux :
il n’y aura jamais plus de déluge pour anéantir la vie.
Je verrai paraître l’arc-en-ciel,
et je penserai à l’alliance éternelle établie entre moi et toutes les espèces vivantes de la terre. »
Et Dieu le répéta à Noé :
« L’arc-en-ciel est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et tous les êtres qui vivent sur la terre. »

Genèse 9.8-17


C’est tellement beau un arc-en-ciel ! C’est un phénomène qui beaucoup intrigué l’être humain, et qui continue aujourd’hui de nous émouvoir. On est là, sur la route, et d’un coup un arc-en-ciel se forme à l’horizon, et c’est toute notre enfance qui remonte. C’est Mon Petit Poney, c’est les Bisounours, c’est le trésor caché quelque part au pied – mais lequel ? – de l’arc-en-ciel, c’est Super Mario Kart, et c’est l’arche de Noé. Mais l’arc-en-ciel dans la Bible arrive après un gros souci : il y a le déluge.

Le déluge, c’est – avec Jonas – l’une des histoires les plus racontées aux enfants. On trouve ça super mignon. Alors je vais en profiter pour montrer l’atrocité du récit du déluge, mais je vais faire vite, parce que mon sujet, c’est l’arc-en-ciel. Dans le récit biblique, donc, Dieu créée le monde, mais l’être humain s’organise très vite en multipliant le mal. Ce qui est étrange, puisque l’être humain a été créé « à l’image de Dieu ». On peut se demander quelle image on avait de ce dieu dans l’Antiquité. Toujours est-il que Dieu, voyant que les humains étaient mauvais, décide… d’annoncer l’évangile ? d’aider les humains à mieux faire ? de discuter avec eux pour les convaincre ? Non. Il décide de les éradiquer, tout simplement. Un bon gros génocide. Vraiment, dans l’Antiquité, l’image qu’on avait de Dieu n’a rien à voir avec l’image que nous en avons aujourd’hui. Et je trouve suspectes les théologies qui regrettent cette image antique. L’image que nous avons de Dieu parle, au fond, de l’état de notre cœur.

En tout cas, Dieu se comporte là avec les humains comme certaines personnes se comportent avec les bébés animaux (je vous ai prévenu, ça va être atroce) : il décide de les noyer. Il ne doit pas savoir qu’il existe des manières plus douces de tuer. Ainsi, le déluge a détruit l’humanité entière, sauf Noé et sa famille, qui a trouvé grâce à ses yeux. Et puis il a détruit tous les animaux de la planète, sauf une poignée d’entre eux. Animaux qui n’ont rien demandé, eux non plus. Bref c’est un dieu terrible – ou plutôt : c’est une terrible conception de Dieu.





Le déluge biblique, c’est un récit qui prend sa source dans un mythe mésopotamien, que l’on retrouve notamment dans l’épopée de Gilgamesh. Mais notre texte a été rédigé soit pendant l’exil à Babylone, soit lors du retour de cet exil, c’est-à-dire vers 540 avant notre ère. Influencé, donc, par les récits mésopotamiens lors de leur voyage forcé à Babylone. Le récit biblique cherche à répondre à une question fondamentale pour les Hébreux qui sont exilés : à quelles conditions le monde peut-il survivre ? Si nous percevons l’analogie entre le déluge et l’exil, la question devient : Jérusalem pourra-t-elle être de nouveau détruite, ainsi que son temple et sa royauté ? La Genèse apporte deux réponses à cette question.

La première réponse se trouve en Genèse 9 : la survie du monde dépend de la grâce de Dieu, point. C’est lui qui conclut une alliance inconditionnelle avec Noé et sa famille, et qui promet de ne plus envoyer de déluge pour détruire le monde. Le signe de cette alliance est l’arc-en-ciel. Un seul juste suffit pour que le monde soit sauvé. C’est l’Évangile ! La deuxième réponse se trouve en Genèse 8. Il y est dit que l’existence du monde dépend du culte : Dieu promet de ne plus jamais détruire la terre parce qu’il reçoit favorablement le sacrifice que fait Noé. Pour Genèse 8, le culte est la condition de survie d’Israël. Genèse 8 et Genèse 9 n’ont pas été écrit exactement en même temps par les mêmes personnes. Nous avons donc là un texte mythologique qui n’est pas historique, bien sûr, mais qui est foncièrement théologique. Il donne un sens à la destruction du monde, et indique comment le préserver.

Le signe de l’alliance, l’arc-en-ciel, va de la terre au ciel et revient sur la terre. Il est entre Dieu et l’être humain, composé de sept couleurs avec toutes leurs nuances – signe de l’infini des diversités des couleurs qui le composent. Cette diversité, et l’expression de ces diversités toutes humaines, sont contenues dans le signe de l’alliance. Veillons à ne pas négliger la diversité au sein de l’alliance que Dieu a établie avec nous. D’ailleurs, visitons un peu cette notion d’alliance. Dieu fait alliance avec la famille de Noé (donc avec tous ses descendants) mais aussi avec les animaux. Et Dieu, dans cette alliance, ne demande pas de contrepartie, sauf ce qui est écrit dans les 7 premiers versets de ce chapitre 9, à savoir : peupler toute la terre, ne pas manger de sang, ne pas tuer un être humain.

Cette alliance, qui est établie entre Dieu et tous les êtres vivants, est appelée par les Juifs la « loi noachique », en référence à Noé. C’est la grâce universelle, et là je vois que l’Évangile que nous chérissons tire l’une de ses racines de ce récit : l’amour de Dieu nous concerne tous et toutes, qui que nous soyons.





Pour que Dieu se souvienne de cette alliance, nous dit le texte, il place son arc dans la nuée. Pour les gens de l’Antiquité, l’arc symbolise la guerre. Le signe dans le ciel dirait donc : Dieu a laissé son arc de côté. Il a enterré la hache de guerre, pourrait-on dire, si nous étions des Indiens d’Amérique. Si Dieu se mettait en colère contre les êtres vivants, il verrait son arc dans le ciel, et se souviendrait de son engagement : il ne détruirait pas l’humanité. Dans le récit, Dieu lui-même a besoin de vaincre ses pulsions et il use de moyens pédagogiques pour y parvenir. Chacun, chacune doit contribuer à endiguer la violence. Je vois aussi dans ce récit une tentative de se séparer des considérations anciennes : avant, Dieu était une entité toute-puissante qui faisait tout ce qu’elle voulait, y compris jouer avec sa création et la détruire sur un coup de tête, mais le Dieu de la Bible renonce à ce pouvoir pour exprimer son amour inconditionnel. Le Dieu de la Bible, qui est né des autres religions antiques, s’en détache en assumant son histoire et en ouvrant des portes nouvelles : les portes de la grâce. Dieu ne veut plus être en guerre contre sa création. Ici, Dieu recrée les conditions originelles de la création, en permettant aux humains de ne plus suivre le cours de la violence. Hélas, la violence va reprendre le dessus, c’est pourquoi nous avons, 2 chapitres plus loin, le récit de la tour de Babel.

Je veux revenir à cette histoire de l’arche de Noé, avec une lecture très forte et symbolique que j’ai récupérée de Marc-Alain Ouaknin, rabbin rattaché au Mouvement Juif Libéral de France. Dieu dit à Noé : « fais-toi une téva ». Nous, on a l’habitude de « fais-toi une arche ». Mais téva, qui est un mot hébreu, veut dire « caisse » ou « boîte ». Fais-toi une boîte. On voit un peu mieux la forme du bateau de Noé, non ? Pour information, c’est le même mot qui est utilisé pour décrire ce dans quoi a navigué le bébé Moïse quand il était sur le Nil, avant de rencontrer la fille de Pharaon. Téva. Mais téva, en hébreu, signifie encore autre chose. Téva se traduit par « mot ». Le mot. Et d’un coup, on entend autre chose : pour sortir de la violence telle qu’elle est décrite dans le récit biblique, Dieu demande à Noé de construire un mot qui sauvera l’espère humaine et les espèces animales.

On voit là déjà l’importance de la parole pour désamorcer les conflits afin qu’il ne tournent pas à la violence. Mais l’histoire du mot-boîte ne s’arrête pas là ! Écoutez bien ! Dieu donne à Noé les mesures de l’arche : 300 coudées de longueur, 50 coudées de largeur et 30 coudées de hauteur. On s’est passionné avec ces dimensions, pour savoir si l’arche était navigable, on a essayé de la reconstituer parce qu’on avait pris le texte à la lettre, encore une fois. Littéralisme oblige. Mais on n’aurait peut-être pas dû prendre le texte à la lettre. On aurait dû le prendre au chiffre. En effet, en hébreu, des nombres sont attribués aux lettres. Ainsi, à 300 correspond la lettre shin, qui se prononce sh ; à 50 la lettre noun, qui se prononce ne ; et à 30 la lettre lamed, qui se prononce le. Ces trois lettres écrivent un mot, et c’est incroyable, car le mot lashon signifie « langage ». Non, vous ne rêvez pas. Dieu dit à Noé : « tu feras un mot qui aura les dimensions du langage ». C’est en entrant dans la richesse qu’offre une langue que Noé, sa famille et toute l’humanité furent sauvés du déluge !





Vous voyez combien les jeux de mots sont importants. Lorsque nous développons notre langue, nous construisons un nouveau langage et nous offrons une nouvelle vision du monde. C’est pourquoi il est utile et important d’ouvrir nos oreilles à la diversité des sens que les mots portent. Entendre à la fois « arche », « coffre », « boîte » et « mot », ça nous permet de mesurer l’épaisseur de nos récits. Et comme le dit Lacan : « enfermer un mot dans l’un de ses sens, c’est de l’indécence ».

Aussi, lorsque nous revenons à cette alliance arc-en-ciélique, nous pouvons voir que les jeux de couleurs qui sont contenus dans l’arc sont comme les jeux de mots contenus dans nos textes : il y a de la diversité qui cherche à s’exprimer, et le salut de la création passe par l’expression de cette diversité bienveillante. Sans violence. Sans volonté de détruire ou de dominer. Mais surtout, cette grâce que Dieu accorde à l’humanité se décline à l’infini dans ces jeux de couleurs et de mots, de manière à ce que chaque être puisse la contempler et en bénéficier. Chacun, chacune, avec ses propres mots.

Lorsque nous cherchons à imposer aux autres nos mots et leurs définitions, nous sommes dans la dynamique de la tour de Babel, qui n’a qu’un seul langage pour dire le réel, langage que Dieu vient confondre. Parce que c’est le langage de la dictature. Mais lorsque nous cherchons à entendre et à comprendre le langage de l’autre, nous enrichissons notre expérience du réel, nous élargissons nos cœurs. L’expérience de l’autre peut très bien ne pas me parler, mais je me rends compte que mon expérience peut très bien ne pas parler à l’autre. Et je fais un pas vers le monde de l’autre pour voir comment rester en lien avec nos différences. Parce que c’est de cette manière que Dieu, dès le récit de nos origines, vient faire alliance avec nous.




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