Nous sommes connecté·e·s.

16 août 2020Lionel Thébaud

Lorsque deux personnes s’entendent bien, elles expriment ce qui est devenu un tic de langage : « on est en connexion ». Ceci pour exprimer l’idée que le courant passe bien, que nous nous apprécions, voire que nous posons le même regard sur le monde. C’est de là que je pars pour parler de la question difficile des relations dans une société qui a introduit les outils techniques jusque dans le plus intime de nos activités. Entendons-nous bien : je ne donne pas ici une définition de la relation, mais je parle de ce que la relation évoque et implique à mes yeux.

Pour moi (et c’est tout-à-fait contestable), une relation c’est un échange entre des personnes, et cet échange met au moins l’un des cinq sens en présence : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat (eh oui!) et le goût. Bien sûr, les trois premiers des sens cités prédominent, ce sont eux qu’on retrouve le plus souvent dans les relations. Mais l’odorat joue un rôle non négligeable (c’est sans doute le sens le plus développé chez les autres espèces du règne animal, avec l’ouïe), et le goût intervient lorsque, pour être en relation, nous passons du temps à manger et à boire ensemble, par exemple.

En réalité, les sens sont la seule possibilité qui nous est offerte pour être au monde. Je ne sais pas comment fonctionnent les plantes ou les minéraux (dont on ne cesse de nier qu’ils aient des relations, bien que ces derniers temps on voit fleurir des livres et des reportages qui mettent l’accent sur ce que les végétaux ressentent), mais les animaux ne connaissent le monde qu’à travers leurs sens, et ce, dès le plus jeune âge. Chez les êtres humains, les bébés découvrent le monde grâce au toucher (le bébé touche ses parents, les parents touchent le bébé pour le caresser, lui faire sa toilette…), mais le goût est très présent (lorsque le bébé prend le sein ou le biberon, sans compter tout ce qu’il met systématiquement en bouche) ainsi que l’odorat (le peau contre peau stimule vraiment les odeurs chez le nourrisson). Il semblerait que l’ouïe et la vue ne se développent que plus lentement, et c’est drôle, puisque ce sont les deux sens les plus sollicités chez l’adulte.

Il y a des personnes qui n’ont pas l’usage de l’un ou de plusieurs de leurs sens. Ce sont des choses qui arrivent, et c’est quelque chose qui complique beaucoup la vie. On dit que ces personnes développent mieux les autres sens, et il semblerait que ce soit vrai : une personne non-voyante solliciterait bien plus les autres sens pour pallier à la vue. Là, je vous avoue que je touche à mes limites en matière de réflexion, puisque je ne sais pas ce que vit une personne privée de l’un de ses sens, et je n’imagine même pas ce que peut vivre une personne privée de tous ses sens. Ainsi, ce qui suit n’est bien évidemment pas destiné à être pris comme ce que je pense être la vérité, immuable et éternelle, mais plutôt comme une pensée de ce que je considère, aujourd’hui, comme étant la manière dont nous fonctionnons lorsque nous en sommes ou pensons être en possession de nos sens. Je vous invite à me faire part de vos réflexions en la matière, en m’écrivant à l’adresse de contact, et à me partager vos expériences à ce sujet.

Je pense que nous ne pouvons être au monde qu’à l’aide de nos sens. Il me semble donc logique qu’une relation s’établisse sur la base de nos sens. Dans la majeure partie des cas, c’est la vue qui établit le premier contact : ce qu’on voit de l’autre nous le rend sympathique ou non, désirable ou non, les émotions que l’on perçoit nous touchent, etc. Puis vient la voix, qui peut nous sembler agréable ou insupportable, et notre imaginaire s’emballe à traduire ces perceptions en qualités humaines que nous projetons sur l’autre. Par exemple, une personne à la voix aiguë a plus de chances d’être perçue comme une personne difficile à supporter, simplement parce que sa voix ne nous est pas agréable (nous confondons ainsi une caractéristique de la personne avec son être, ce qui est une erreur, mais cela se fait de manière inconsciente). Socialement, le toucher est généralement bienvenu, bien qu’après une épidémie comme celle que nous venons de traverser, nous allons y réfléchir à deux fois avant de nous serrer la main et de nous faire la bise, réservant peut-être ces gestes aux personnes avec lesquelles nous sommes intimes. Mais certaines personnes n’aiment pas le contact physique. Le monde perçu par le toucher peut varier d’une personne à l’autre en fonction du plaisir qu’elle retire à toucher et/ou être touchée. Il est très difficile pour ces personnes de vivre dans un monde où tout le monde se touche. Le goût est un peu à part, puisque – sauf dans le cadre d’une relation très intime – on n’utilise pas le goût pour être en relation avec l’autre. Il intervient donc – comme je l’ai déjà dit – comme un média qui permet une certaine forme de relation, le plus souvent avec un repas ou une boisson, ou encore une cigarette. Quant à l’odorat, il est la plupart du temps réservé aux relations intimes, bien qu’il soit sollicité lorsque quelqu’un se parfume ou nous serre de trop près dans les transports en commun. Ces sens influent sur notre manière de percevoir les relations, et ils sont les moyens obligés de toute relation. Nous ne vivons le monde qu’à travers les sens.

Avec l’écriture, les êtres humains ont commencé à s’envoyer des courriers. L’échange de courrier est en réalité un échange d’informations. Il peut servir à des échanges impersonnels (c’est le cas des courriers administratifs, publicitaires ou politiques) et à l’entretien des relations déjà existantes. Il peut aussi permettre de faire connaissance avec quelqu’un, avant qu’une relation s’établisse. Il existe des histoires d’amour ou d’amitié qui ont commencé par des échanges de lettres. Je ne nie rien de leur qualité ni de leur intensité, les informations échangées sont souvent fortes et intimes, mais je pense que sans l’intervention de l’un des sens, la relation n’est pas établie. Le contact (action d’un corps qui en touche un autre) n’est pas possible avec le courrier.

Avec la radio, le téléphone, la télévision, et depuis 20 ans avec internet (vous avez vu ? Je n’ai pas parlé du télégraphe…), on assiste à une inflation des communications « virtuelles ». Deux remarques à ce sujet :

  • on a commencé à parler de « virtuel » avec l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux. Ce terme signifie principalement deux choses : d’abord, ce qui est virtuel exprime la potentialité de son objet (cela désigne ce dont l’objet est capable), ensuite il exprime le fait que l’objet existe sans se manifester. Ce que j’en comprends, c’est que les communications virtuelles sont des communications qui ont la potentialité de la relation. Et dans les faits, bien souvent, ces communications débouchent sur de vraies rencontres.

  • « virtuel » pour moi n’est pas l’opposé de « réel », comme on l’a si souvent dit. D’une part parce que, souvent de vraies relations s’ensuivent, mais d’autre part parce que les discussions et les émotions qui sont exprimées sur ces réseaux sont véritables : lorsque quelqu’un développe des arguments qui m’énervent, mon émotion n’est pas virtuelle. Lorsque je me fais insulter, c’est bien réel. Lorsque je noue une amitié, on n’est pas dans l’inexistant. Virtuel n’a pas le sens de « imaginaire ».




C’est du réel dont on parle, mais c’est un réel qui ne fait pas appel aux cinq sens. Vous me direz : « mais on touche le clavier, on voit les mots ou les visages, on entend les paroles… les sens sont mobilisés ! » Oui, les sens sont mobilisés, mais souvenez-vous que dans la relation, les sens sont directement sollicités pour entrer en contact avec la personne. Ici, dans le cadre de communications virtuelles, les sens sont mobilisés pour entrer en contact avec le media (qu’il s’agisse du stylo-papier, du téléphone ou de l’ordinateur), qui fait la liaison entre vous et votre interlocuteur·trice. Il y a quelque chose de froid entre vous. Un objet, une machine. La vue ne voit pas votre ami·e, votre voix ne vient pas à son oreille, votre main ne touche pas sa peau… c’est le media qui est percuté par vos sens, c’est vos sens qui sont percutés par le media, media qui transforme l’image/le son et le renvoie aux sens de l’autre. La machine fait interface (et parfois interférence) entre vous et votre ami·e. La communication est réelle, les échanges sont bien présents, mais vous n’êtes pas en présence, donc pas en relation, au moment où vous discutez à travers un tel media. Si ce n’est pas une relation, qu’est-ce que c’est ? C’est, à proprement parler, une connexion.

Ce terme est lui aussi apparu avec l’apparition d’internet : il y a connexion lorsque mon ordinateur est relié au réseau. Aussi, lorsque je discute avec quelqu’un via le réseau, je suis en connexion avec ce quelqu’un. Et si la jeunesse a depuis longtemps maintenant la culture des connexions, il en est autrement pour celles et ceux qui, comme moi, ont la quarantaine ou plus, et n’ont pas été forcé·e·s par leur profession à s’investir dans ces nouvelles technologies d’information et de communication. Dans les Églises, la situation est encore plus éloignée de cette réalité.

Pourquoi les Églises ne sont-elles pas plus investies que ça dans le virtuel ? Il y aurait bien plusieurs explications, mais celle qui me semble la plus pertinente, c’est la suivante. Les Églises, qui, nous le savons, sont vieillissantes, ont toujours été à la fois fascinées par la jeunesse, et en même temps suffisamment conservatrices pour ne pas laisser la culture des jeunes prendre sa place dans la vie communautaire. A quelques exceptions près, quand vous entrez dans un temple ou dans une église, vous êtes frappé·e par l’odeur en premier (souvent une odeur de vieux meubles, de vieux tapis ou de renfermé), puis lorsque la musique démarre, vous avez droit à des instruments de musique qui sont très peu médiatisés : trouvez-moi un orgue (par exemple) dans l’une des 3 radios les plus écoutées, ou bien sur les chaînes musicales… Quand on entre dans un lieu de culte, on entre dans un autre temps. Beaucoup de jeunes sont gênés d’entrer dans le 18e siècle lorsqu’ils mettent les pieds à l’Église. Il y a une rupture forte entre ce que nous vivons dans notre quotidien et ce que nous vivons en Église. Il peut être bon d’offrir à nos contemporains un espace autre, décalé, qui puisse être propice à la méditation et à l’intériorisation. Ces espaces sont suffisamment rares pour être remarquables, et force est de constater qu’ils font du bien à un certain nombre de personnes. Il ne faut d’ailleurs pas les abolir, ni cesser de les proposer à des populations à qui ces lieux parlent. Mais ce décalage est-il le passage obligé d’une spiritualité épanouie ? N’y a-t-il pas plusieurs langues dans le monde ? N’avons-nous qu’une langue à proposer ?

Souvent, quand les anciens misent sur la jeunesse, ils ne se rendent pas compte du paradoxe qu’ils installent. Il veulent que les jeunes viennent au temple, ils veulent que le catéchisme soit très actif, mais quand on leur pose la question : « que font vos jeunes ? Quels sont leurs goûts ? Quelle est leur culture musicale ? Cinématographique ? De quelle manière vivent-ils leur spiritualité ? », on s’aperçoit que nos anciens n’en savent pas grand-chose. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un désintérêt, ici. C’est juste qu’on ne sait pas comment s’y prendre avec les jeunes : la société a creusé le fossé entre les générations et jeunes et vieux ne savent plus quoi se dire, ni comment. Chacun trouve l’autre incompréhensible, loin des réalités véritables, et les ponts se font rares. Et quand par miracle les anciens dans nos Églises veulent renouer avec les jeunes, c’est le plus souvent pour leur dire quoi croire et comment. Il y a une belle volonté de transmettre, mais transmettre quoi ? Et comment ? Peut-on aujourd’hui transmettre quoi que ce soit si nous ne nous intéressons pas aux personnes et à la manière dont elles communiquent ?

Aussi, l’univers de communication des jeunes échappe aux paroisses. Ce n’est pas parce que tel paroissien·ne tient un blog que cela va suffire à renouer avec les jeunes : l’objet du blog, la manière dont il est présenté, les sujets abordés, et surtout la qualité visuelle nécessaire à atteindre pour que les jeunes aient envie d’y jeter un œil sont des critères tellement exigeants qu’il faut une formation (ou alors beaucoup d’argent) et un investissement en temps énormes. Parce que ce n’est pas notre culture. Et mon blog en est un exemple de plus : je suis sûr que très peu de moins de 30 ans auront envie de s’y aventurer. Il nous semble plus facile de demander aux jeunes de s’adapter à nous, qu’à nous de nous adapter à eux. Et pourtant…

Pourtant, en christianisme, nous parlons d’un Dieu qui s’est adapté à l’être humain. Un Dieu qui se serait incarné et qui aurait tout laissé pour nous rejoindre. Un Dieu qui nous montre comment faire. Un Dieu qui nous aime suffisamment pour tout mettre en œuvre pour (r)établir la relation. Je vois là un défi. Si Dieu nous avait demandé de nous adapter à lui (ce que propose d’ailleurs une certaine approche de la religion), s’il était resté dans son ciel inaccessible en donnant ses ordres de là-haut, certainement peu de gens auraient répondu à son appel. Nous nous en serions désintéressés. Attention à ne pas désintéresser les jeunes par notre manière de rejeter leur culture.

La crise sanitaire que nous connaissons (Covid-19) a un peu changé la donne. Ne pouvant plus organiser de réunions pendant le confinement, les paroisses se sont retrouvées devant un dilemme : soit elles stoppaient complètement toute activité, soit elles trouvaient le moyen de continuer certaines activités à l’aide des outils techniques à disposition. Globalement, elles se sont mises aux outils de visioconférence. Et elles ont beaucoup apprécié. Elles se sont rendu compte que leur audience était décuplée, et que ces outils étaient bien pratiques pour maintenir des relations déjà établies. Une nouvelle ère de communication semble s’ouvrir à elles.

Sans doute est-il nécessaire d’augmenter la présence de l’Église sur les réseaux sociaux (mais encore faut-il se demander pour qui ? Pour quoi ? Comment ?) de manière à répondre à certaines attentes d’une population qui fait défaut, faute de savoir la rejoindre dans ses préoccupations et modes de communication au quotidien. Tout en veillant à ne pas verser dans le « tout informatique », d’une part parce que c’est une activité très chronophage, bien sûr, mais surtout parce qu’il me semble que la vie de la foi est avant tout une vie sensible. Il va falloir penser notre implication dans ces lieux dématérialisés, tout simplement parce que l’eau de notre bocal a changé, et qu’on ne peut plus faire semblant de l’ignorer. Dans une Église (je parle ici particulièrement de l’Église de tradition réformée) qui depuis longtemps a oublié le corps dans ses cultes, à l’inverse des Églises luthérienne, catholique ou orthodoxe par exemple, et ce malgré des voix qui ont développé une théologie du corps exprimée à travers les sacrements (Henri Mottu, Le geste prophétique, 1998, Labor et Fides, p. 87-89), la crise sanitaire a révélé la nécessité (mais aussi les limites) des échanges par media interposé. Il est temps de développer de manière intelligente notre présence sur ces media, ne serait-ce que pour donner un peu de visibilité à nos spécificités protestantes. Ici, « intelligente » ne veut pas forcément dire grave et sérieuse. Le jeu, l’humour et l’autodérision sont sans doute nos meilleurs alliés. J’attends, par exemple, le jour où je prendrai le temps de faire des vidéos sur TikTok. Parce que si ma foi est sérieuse, elle sait aussi rire et s’exprimer dans la légèreté.

Cette présence virtuelle des Églises permettra de maintenir des relations, bien sûr, avec les personnes qui ne peuvent plus se déplacer pour nous rencontrer physiquement. Mais elle permettra aussi d’établir une communication avec des personnes qui ne sont pas en lien avec nous, pour leur proposer un contenu susceptible de les inspirer dans leur cheminement spirituel. Communication qui pourra, si les personnes le souhaitent, déboucher sur des relations. Ne pas comprendre les réalités des outils de communication (qui sont très critiquables, bien sûr!) et les fuir représente au fond un grand danger pour les Églises, d’une part, mais aussi pour les relations entre les générations. Nous devons apprendre à construire des ponts.

Comments (3)

  • Ulmann

    17 août 2020 at 10:00

    Bonjour Lionel,

    ton article m’inspire deux réflexions. La communication virtuelle passe par des écrans. Or, souvent les écrans font écran. Utiles, pratiques, ils jouent le rôle de sas, parfois de gaz de triage. Froids et aseptisés ils mettent à distance au risque de confondre réalité et virtualité. Ce sont des outils capables du meilleurs comme du pire. Mais dénués de sensibilité si l’on exclue le poids des mots capables de nous bouleverser.
    Concernant les jeunes il me semble que les nouveaux médias font basculer les relations entre générations. Jusqu’il y a peu, il revenait aux anciens de transmettre aux nouveaux. A présent, ce sont ces derniers qui maitrisent ces outils et initient, tant bien que mal, leurs parents à leurs fonctionnement. Les séniors dépendent des juniors pour quantité d’activités professionnelles, personnelles, culturelles. Mine de rien, c’est une révolution.
    A suivre avec amitié
    jmu

    1. Lionel Thébaud

      18 août 2020 at 19:35

      Merci JMU pour ton commentaire, auquel je souscris et qui me permet de prolonger mes réflexions personnelles à ce sujet. « Faire écran » est une expression qui me parle, tout comme l’inversion en termes d’apprentissages. Je me rappelle que certains pédagogues allaient dans le sens de cette inversion il y a déjà presque 100 ans, qu’on ne les a que trop peu écoutés, et qu’aujourd’hui nous avons beaucoup à apprendre de nos jeunes.
      Amitié.

      1. Ulmann

        20 août 2020 at 11:16

        Bonjour Lionel, cette histoire d’écran fait penser à Narcisse prit entre le désir d’embrasser son image et la nécessité de se tenir à distance pour la voir.
        A suivre
        Amitiés
        Jmu

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