Le Décalogue : statut d’une idole

8 mars 2021Lionel Thébaud

Voici les paroles que Dieu adressa à Israël :
Je suis le Seigneur ton Dieu, c’est moi qui t’ai fait sortir d’Égypte où tu étais esclave.
Tu n’adoreras pas d’autres dieux que moi.
Tu ne te fabriqueras aucune idole,
aucune représentation de ce qui est dans les cieux, sur la terre ou dans l’eau sous la terre ;
tu ne te prosterneras pas devant des statues de ce genre, tu ne les adoreras pas.
En effet, je suis le Seigneur ton Dieu, un Dieu exclusif.
Je punis la faute de ceux qui me détestent,
j’interviens contre eux et leurs descendants, jusqu’à la troisième ou la quatrième génération ;
mais je traite avec bonté pendant mille générations ceux qui m’aiment et obéissent à mes commandements.
Tu ne prononceras pas mon nom de manière abusive,
car moi, le Seigneur ton Dieu, je tiens pour coupable celui qui agit ainsi.
Souviens-toi du jour du sabbat pour me le réserver.
Tu as six jours pour travailler et faire tout ton ouvrage.
Le septième jour, c’est le sabbat qui m’est réservé, à moi, le Seigneur ton Dieu ;
tu ne feras aucun travail ce jour-là,
ni toi,
ni ton fils, ni ta fille,
ni tes serviteurs ou servantes,
ni ton bétail,
ni l’immigré qui réside chez toi.
Car en six jours j’ai créé les cieux, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent,
puis je me suis reposé le septième jour.
C’est pourquoi moi, le Seigneur, j’ai béni le jour du sabbat et je veux qu’il me soit réservé.
Respecte ton père et ta mère, afin de jouir d’une longue vie dans le pays que moi, le Seigneur ton Dieu, je te donne.
Tu ne commettras pas de meurtre.
Tu ne commettras pas d’adultère.
Tu ne commettras pas de vol.
Tu ne prononceras pas de faux témoignage contre ton prochain.
Tu ne convoiteras rien de ce qui appartient à ton prochain,
ni sa maison,
ni sa femme,
ni son serviteur, ni sa servante,
ni son bœuf, ni son âne.

Exode 20.1-17


Il y a bien longtemps de ça, un collègue de travail me disait : « Quand on y pense, les 10 commandements… si tout le monde les respectait, ce serait la paix sur la terre ! » Si tout le monde respectait les 10 commandements, ce serait le bonheur. C’était il y a 20 ans à peu près, et je me souviens très bien de ce que je lui ai répondu. Mais je vous réserve ma réponse pour la fin de mon article, comme ça il y a un peu de suspense. Oui, il va vous falloir… attendre.





Je commence par un petit rappel : les dix commandements ne s’appellent jamais comme ça dans la Bible : ce sont les « dix paroles ». Il vaut donc mieux dire Décalogue que 10 commandements. La question du décompte est problématique, parce que nous avons 10 paroles négatives (tu ne feras pas), et 2 paroles positives (tu feras). Certains estiment que « je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir de l’esclavage en Égypte » fait partie de ces dix paroles, ce qui fait 13. Mais nous savons, par des tours de passe-passe, rassembler des éléments pour obtenir un compte de 10. Je n’ai pas le temps d’entrer dans le détail ici, mais toutes vos questions seront les bienvenues, évidemment.

Les dix paroles d’Exode 20 sont une sorte de sommaire (ou de résumé si vous préférez) de la Loi que Moïse a reçu sur le Sinaï. Parce qu’après avoir gravé les dix paroles sur les tables de pierre, Dieu dit à Moïse tout ce que le peuple hébreu devra faire et devra ne pas faire.

Exode 20 aurait été écrit au retour de l’Exil à Babylone, au 6è siècle avant notre ère, sous l’influence babylonienne. Mais la version des dix paroles que nous trouvons en Deutéronome 5 est un tout petit peu différente, puisque les exégètes ont dénombré pas moins de vingt différences entre les deux. Elle aurait été écrite au 8è siècle avant notre ère, sous l’influence assyrienne, c’est-à-dire 2 siècles avant le récit d’Exode. Mais… si vous lisez Exode 34… c’est l’épisode où Dieu donne les nouvelles tablettes de la Loi – parce que dans un accès de fureur, Moïse avait cassé les premières – on y lit une suite de 12 ou 13 commandements qui eux aussi peuvent être ramenés à 10, mais qui diffère pas mal de ce que nous disent Deutéronome et Exode – même si on y retrouve des points communs. Il semble qu’Exode 34 ait été rédigé (paradoxalement) avant les deux autres, et qu’il représente le code de loi le plus ancien de la Bible. Petit cadeau, voici ces paroles :


Observe soigneusement ce que je t’ordonne en ce jour,
et moi je chasserai devant toi les Amorites, les Cananéens, les Hittites, les Perizites, les Hivites et les Jébusites.
Garde-toi bien de conclure une alliance avec les habitants du pays dans lequel tu pénétreras ;
ce serait un piège pour toi.
Au contraire, vous démolirez leurs autels,
vous briserez leurs pierres dressées et vous couperez leurs poteaux sacrés de la déesse Achéra.
Tu n’adoreras aucun dieu étranger,
car le nom du Seigneur est “l’exclusif”, c’est un Dieu à l’amour exclusif.
Ne conclus aucune alliance avec les habitants de ce pays.
Lorsqu’ils célèbrent leurs cultes idolâtres,
ils t’inviteraient à y participer et tu mangerais de ce qu’ils offrent en sacrifice à leurs dieux.
Tu prendrais parmi eux des femmes pour tes fils,
et celles-ci les entraîneraient à leur tour dans leurs cultes idolâtres.
Ne te fabrique pas de dieux en métal fondu.
Tu célébreras la fête des Pains sans levain :
durant les sept jours fixés du mois d’Abib, tu mangeras du pain sans levain, comme je te l’ai ordonné.
C’est en effet au cours de ce mois-là que tu as quitté l’Égypte.
Tout premier-né m’appartient, y compris ceux de tes bêtes ;
le premier-né mâle d’une vache, d’une brebis ou d’une chèvre me sera offert.
Toutefois, s’il s’agit du premier petit d’une ânesse,
tu le remplaceras par un agneau ou un chevreau, ou bien tu le tueras en lui brisant la nuque.
Quant aux garçons premiers-nés de ton peuple, tu les rachèteras.
Vous ne viendrez pas devant moi les mains vides.
Tu as six jours dans la semaine pour travailler,
mais le septième jour tu cesseras toute activité, même au moment des labours ou des moissons.
Tu célébreras la fête de la Pentecôte, au moment où tu moissonnes les premiers épis de blé ;
et en automne tu célébreras la fête de la Récolte.
Trois fois par an, tous les hommes de votre peuple viendront se présenter devant moi, le Seigneur, le Dieu d’Israël.
Je déposséderai des peuples pour agrandir ton territoire,
et personne ne tentera de s’emparer de ton pays pendant les trois périodes de l’année où tu te rendras devant le Seigneur ton Dieu.
Tu ne m’apporteras pas d’offrande contenant du levain pour accompagner des sacrifices d’animaux.
Tu ne garderas pas la viande du sacrifice de la Pâque du soir jusqu’au lendemain matin.
Tu apporteras les premiers produits de ta terre à la maison du Seigneur ton Dieu.
Tu ne feras pas cuire un chevreau dans le lait de sa mère.
Le Seigneur dit encore à Moïse :
Écris ces commandements, car ils constituent la base de l’alliance que je conclus avec toi et avec le peuple d’Israël.
Moïse resta là avec le Seigneur quarante jours et quarante nuits, sans rien manger ni boire.
Il écrivit sur les tablettes de pierre les dix paroles, fondement de l’alliance.

Exode 34.11-27


Vous noterez vous-mêmes de nombreuses différences entre Exode 20 et Exode 34. Et de se demander pourquoi c’est le Décalogue d’Exode 20 qui a été retenu comme référence. J’adorerai le faire – car ce genre d’exercice me passionne – et peut-être le ferai-je un jour, mais là, pour le moment, ce n’est pas mon propos. Pour le dire simplement, les dix paroles, c’est pas si simple. D’autant que les codes de lois du premier testament sont comparables aux textes du Proche-Orient Ancien qui établissent les alliances entre un roi et son peuple, et aux codes de lois qui en découlent. On ne peut que constater l’influence culturelle très forte des peuples environnants dans l’écriture de ces lois données par Dieu au peuple élu.





Chez les Juifs, ces dix paroles étaient écrites 5 sur une face et 5 sur l’autre face, comme cela se faisait couramment quand on faisait des alliances dans l’Antiquité. On était déjà écolo à l’époque : on ne gaspillait pas la pierre. Les 5 premières paroles incluaient donc « honore ton père et ta mère ».

Le premier commentaire connu du Décalogue apparaît avec Philon d’Alexandrie, au premier siècle avant notre ère. C’est assez tardif, quand on y pense. Même à l’intérieur de la Bible, on ne trouve aucune référence complète aux 10 paroles en tant que texte de loi, sauf dans les 3 textes que je vous ai indiqué. L’expression – les dix paroles – n’apparaît dans la Bible que 3 fois elle aussi, dans Exode et Deutéronome. Partout ailleurs, il en est absent. Il faut donc que Philon arrive pour qu’il soit commenté.

On peut supposer qu’à l’époque de Jésus, on discute du Décalogue dans les cercles pharisiens, puisqu’en Matthieu 22 (et en Marc 12 et en Luc 10) on nous dit que des Pharisiens demandent à Jésus « quel est le plus grand commandement ? ». Et vous savez ce que répond Jésus ? 1. tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta pensée. 2. tu aimeras ton prochain comme toi-même. Jésus synthétise les 10 paroles en deux commandements, tout simplement. Et ça nous fait un commentaire intéressant du Décalogue, parce que nous voyons que les 4 premières paroles sont tournées vers Dieu : l’interdit d’adorer d’autres dieux, l’interdit de fabriquer des idoles, l’interdit de prendre le nom de Dieu en vain et le respect du shabbat. Et nous voyons que les 6 autres paroles sont tournées vers les humains : le respect du père et de la mère, l’interdit du meurtre, l’interdit de l’adultère, l’interdit du vol, l’interdit du mensonge qui accuse le prochain, et l’interdit de la convoitise. Ceci a tellement marqué les communautés chrétiennes qu’elles ont décidé de représenter les tables de la loi comme étant deux tables distinctes, l’une avec les 4 premières paroles, et l’autre avec les 6 dernières paroles.

Ce qui m’étonne, c’est l’importance qu’on donne au Décalogue alors qu’il est si peu présent dans la Bible. A une époque, on l’apprenait par cœur et on le récitait au catéchisme, et parfois même pendant les offices. Beaucoup de gens encore aujourd’hui disent que le Décalogue c’est quelque chose de très important pour eux, et pour la vie en société.

Un évêque anglican a fait une expérience. Pendant le culte, il demande : « combien parmi vous pensent que les 10 commandements ont encore de l’importance ? » Toutes les mains se lèvent. Personne dans une église, le dimanche matin, ne veut être pris à douter de la portée, de l’autorité et du pouvoir de cet antique code de conduite. Après avoir félicité ses fidèles, il continue : « Qui parmi vous voudrait bien se lever et réciter les dix commandements ? » Pas un seul volontaire. Malaise. Alors il tente autre chose : « si personne ne peut me les réciter, peut-être que nous y arriverons ensemble ! Qui voudrait commencer à citer n’importe lequel des 10 commandements ? » Des mains se lèvent, on entend « meurtres », « adultère », puis encore un silence embarrassé. Puis quelqu’un dit : « honore ton père et ta mère ? » – sous forme de question. Puis le shabbat. Puis quelques autres, dont un certain « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée ». Bon, on ne peut pas dire que cette parole figure dans le Décalogue, puisque nous avons vu qu’il s’agit d’un commentaire des dix paroles. On entend aussi « aime ton prochain comme toi-même ». Au final, l’assemblée réunie n’est pas parvenue à énumérer les dix paroles que contiennent les tables de la loi. Et pour la petite anecdote, il a fait l’expérience dans plusieurs églises, avec à chaque fois quasiment le même résultat. Cet évêque conclut que si les fidèles ordinaires ne connaissent pas les dix paroles, ils ne sont pas en mesure d’affirmer, avec force de conviction, que les commandements sont importants pour leur vie.





Notre culture a développé un très fort imaginaire concernant ces dix paroles. Le cinéma en a fait quelque chose de très fameux, mais nos constitutions aussi ! Et aux États-Unis certains rêvent de voir une statue des 10 paroles trôner dans les cours de justice ! Alors quand mon collègue m’a dit : « si tout le monde les respectait, ce serait la paix sur la terre ! », je trouvais que ça sonnait faux. Je lui ai dit : « ah oui, vraiment ? Peux-tu me dire quel est le premier de ces commandements ? »
Il a répondu : « heu je ne sais pas… tu ne tueras point ! »
« Non. Le premier commandement dit, après avoir rappelé que Dieu est celui qui libère de l’esclavage : tu n’auras pas d’autre dieu que moi. »
« Ah oui, bon, ben les 10 commandements sans celui-là alors. »
« Tu sais quel est le deuxième commandement ? »
« L’adultère ! Ou le vol ! »
« Non, tu ne te feras pas de représentations divines pour les adorer. »
« Ah, ben les 8 autres alors. Si on les observait, ce serait simple. »
« Le troisième commandement, c’est : tu ne prononceras pas le nom de Dieu pour mentir. »
« Bon si on enlève les commandements qui parlent de Dieu ça tient. »
« Ça tient, mais du coup ce ne sont plus les 10 commandements, ça devient les 6 commandements ».
« Ah oui, en effet, c’est un peu embêtant », qu’il me dit.

C’est là que j’ai compris que le statut (statue?) que nous attribuons aux dix paroles relève d’un grand mythe mais que ça n’a pas beaucoup de fondement. J’ai l’impression que nous rêvons d’une sorte de manuel qui nous dise comment nous pouvons nous comporter pour être sans péché et pour bien vivre ensemble. Mais vous remarquerez de vous-mêmes que même s’ils ne sont que 10, ces commandements sont impossibles à mettre en pratique. Tu ne tueras point, ça concerne quoi, et qui ? Tuer les animaux, c’est interdit ? Tuer quelqu’un qui veut nous tuer ? Que dire de ces épisodes guerriers contenus dans la Bible, et surtout, de cet épisode où Moïse fait tuer 3000 personnes parce qu’ils ont adoré le veau d’or ? Tu ne tueras point… bien sûr ! La question du faux témoignage aussi est compliquée, car beaucoup de personnages bibliques ont menti, notamment pour protéger le peuple élu, et ils ont été honorés pour ça ! On pourrait prendre chaque parole des Décalogues et démontrer que prises comme des absolus, elles ne valent rien, parce qu’elles sont systématiquement contredites par d’autres paroles, ailleurs dans la Bible. Et que, bien entendu, elles sont annulée par un principe de réalité.

Ce que je veux dire, c’est que nous avons une loi, ici, avec le Décalogue. Le contexte du don de cette loi, c’est la libération. Cette loi est un guide. Elle n’est pas une prison. Elle n’est pas à appliquer à la lettre, mais elle sert d’inspiration pour que nous pensions nos comportement, en agissant du mieux possible.

Et de toute façon, le premier testament nous le dit déjà, bien avant Jésus et Paul : « le juste vivra par la foi ». La foi en Jésus-Christ nous permet d’affirmer cela avec force et conviction : la loi ne nous sauve pas. La loi ne résout pas nos problèmes. Elle nous aide, elle nous accompagne, Paul dira que la Loi est un pédagogue, parce qu’elle nous aide à penser l’état de nos relations et la manière dont nous vivons ensemble. Mais la Loi a besoin de souplesse et d’interprétation pour nous permettre de rester libres. Pour paraphraser Jésus, quand il parle du Shabbat : l’être humain n’est pas fait pour la Loi, c’est la Loi qui est faite pour l’être humain. Elle est notre guide parce qu’elle est à notre service. Puissions-nous mettre la foi, l’espérance et l’amour toujours au-dessus de la Loi. Ainsi, nous accomplirons la Loi.


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