Le bon Samaritain

25 juin 2023Lionel Thébaud

Le bon Samaritain, c’est une histoire très connue. On en a fait une expression, d’ailleurs : « faire le bon Samaritain ». Ce qui signifie : être secourable, ou volontaire pour aider les autres. On fait de cette figure biblique un exemple de sacrifice : se renier soi-même pour tout donner à l’autre. Mais la parabole du bon Samaritain est-elle aussi radicale ? N’exagère-t-on pas un peu ? C’est ce que nous allons voir.

Peut-être que, parmi vous, il y a des personnes qui ne connaissent pas cette histoire. Alors je vous la raconte, mais vous pouvez la lire vous-même ici (Luc 10.25-37, c’est toujours bien de lire et relire les textes fondateurs : on y perçoit ce que le conteur ne dit pas).

Raconter

Vous l’avez lu : un homme est gravement blessé. Des notables se détournent du chemin, le grec dit qu’ils traversent la route (pour passer de l’autre côté), non pas pour trouver du travail, mais parce qu’ils ne veulent pas voir le malheur de cet homme. Et voilà qu’un Samaritain vient en aide à la victime.

Il le met sur le dos de son âne : ça veut dire qu’il l’installe à sa place, il se prive du confort de son voyage pour transporter cet homme inconscient. Il le confie aux bons soins de l’aubergiste : ça veut dire qu’il donne de son argent pour que l’homme blessé soit soigné comme il faut. Et il s’en va en disant : « quand je reviendrai, si tu as dépensé plus d’argent que ce que je t’ai donné, je te rembourserai » : ce qui veut dire qu’il refuse de garder la main sur le devenir de cet homme blessé, mais qu’il en confie la responsabilité à un autre.

La promesse

On ne sait pas si le Samaritain va repasser à l’auberge. En effet, il dit « quand je repasserai » mais l’histoire ne dit pas s’il le fait. Si ça se trouve, il ne va jamais repasser. Ça me fait penser à Jésus quand il dit : « Je vais vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez également. », et dans l’Apocalypse, on lui fait dire : « Je viens bientôt ! J’apporterai avec moi la récompense à donner à chacun selon ce qu’il aura fait ». Ces choses ont été écrites il y a 2000 ans et il n’est toujours pas revenu. Bref. « Je repasserai », chez le Samaritain, semble agir comme une promesse, mais a-t-elle été réalisée ? Le Samaritain est-il repassé ? On n’en sait rien : c’est une parabole.

L’œuvre du Samaritain

Le Samaritain fait ce qu’il a à faire pour préserver la vie du blessé : il panse ses plaies, il transporte le blessé, et il fait le nécessaire pour qu’il soit hébergé et nourri. Comme il connaît ses limites, il ne se sacrifie pas pour sauver le blessé : il fait ce qu’il peut faire, et pour le reste il confie le blessé à un autre. Il fait sa part, et transmet le flambeau à quelqu’un qui pourra faire ce que lui n’est pas en mesure de faire.

Donc le Samaritain donne de l’argent à l’aubergiste pour qu’il prenne soin du blessé. Deux pièces d’argent. C’est l’équivalent, à l’époque, de deux journées de salaire d’un ouvrier.

Donc on voit d’abord qu’il ne se charge pas de la vie du blessé, il n’exagère pas sa responsabilité dans l’histoire, il fait simplement ce qui lui semble juste et nécessaire de faire, et d’autre part il limite la dépendance du blessé à son égard en le confiant à quelqu’un d’autre et en payant une partie de ses soins, en promettant de repasser pour payer le surplus, si surplus il y a.

Aussi bien, le blessé ne saura jamais qui l’a sauvé. Voilà qui devrait nous inspirer.

On ne sait pas ce qui se passe après. On ne sait pas si le Samaritain revient, s’il rencontre l’homme blessé, ou si l’aubergiste a bien fait le boulot qui lui a été confié. Si ça se trouve, l’aubergiste a laissé mourir le malheureux et a empoché l’argent pour lui.

La pointe de la parabole

La raison pour laquelle la suite de la parabole n’est pas évoquée, c’est que ce n’est pas le sens profond de cette histoire. La pointe de la parabole, c’est que Jésus-Christ est ce bon Samaritain, qui a fait le nécessaire pour prendre soin des personnes blessées que nous sommes, alors même que les gens qui avaient le pouvoir religieux n’ont pas levé le petit doigt.

Jésus nous a soignés, relevés et il est parti. Il a tout accompli pour nous remettre en route. C’est une parabole qui s’enracine au cœur d’une polémique sur l’accès à la vie éternelle. Elle dit que nous étions en train de mourir, mais qu’il nous a redonné la vie. Et que ce n’est pas l’observation de la loi qui a produit ça, mais la compassion de Dieu. Parabole simple et efficace.

Jésus est ce Samaritain qui confie les personnes blessées à son Église. Il a dit qu’il reviendrait. Certains passages disent même qu’il rendra à chacun selon ses œuvres.

Nous sommes appelés à faire des œuvres. Et si nous sommes les aubergistes, alors nous avons une responsabilité face aux personnes blessées que Jésus a déposées dans notre auberge. Et Jésus le Samaritain fait le pari de la confiance. L’aubergiste va être libre de se comporter en personne honnête et responsable, sans la contrainte ou la crainte qui forcerait son comportement.

Des paroles aux actes

Alors ma prière pour nous aujourd’hui, c’est que nos cœurs soient touchés par ce que ce texte peut nous dire, et que nous permettions aux blessé·e·s que nous accueillons d’agir librement, sans contrainte, et de tout leur cœur. Surtout, ne pas projeter sur eux les fautes et les mauvais désirs qui sont dans nos cœurs. Ne pas les enfermer dans nos jugements. Et les aider à redémarrer dans la vie, tout en étant conscients et conscientes de nos propres limites. De leur dire : je peux faire ça mais je ne peux pas aller plus loin.

Bref, de faire ce qu’il nous est permis de faire, sans nous sacrifier, mais sans les accuser.

Et la notion de sacrifice, alors ?

Je veux préciser ici un point très important. Le sacrifice, c’est une notion qui est très valorisée dans beaucoup de milieux chrétiens. Chez nous aussi, d’ailleurs, à l’Église protestante unie de France. Mais qu’est-ce que c’est que le sacrifice ?

Sacrifier, c’est faire mourir. Ce n’est pas seulement tuer, mais c’est faire de ce meurtre un acte sacré : sacrifier veut littéralement dire « faire sacré » ou « rendre sacré ». Le sacrifice est une mise à mort qu’on estime être une œuvre que l’on fait pour Dieu. Quand on sacrifie, on dit que Dieu veut la mise à mort. On dit que nos œuvres de mort sont désirées par Dieu. Quand on sacrifie, on donne la mort, parce que c’est ce que Dieu veut.

A mon sens, le sacrifice n’est pas en accord avec le message de Dieu. A mon sens, Dieu ne veut pas la mise à mort.

C’est là que je fais intervenir un autre mot.

Renoncement.

Et le renoncement ?

Si le sacrifice, c’est le meurtre de notre vie, le renoncement, ce n’est pas une mise à mort de soi. Le renoncement, c’est lâcher quelque chose qui nous appartient. Le renoncement ne vient pas détruire ce qui nous appartient, ça ne détruit pas non plus la vie qui nous habite, et on n’en fait pas quelque chose de sacré. On peut même en faire un acte normal.

Jésus a cette parole : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : “Seigneur, Seigneur !”, qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » Et ailleurs, il dit : « aucun de vous ne peut être mon disciple s’il ne renonce pas à tout ce qu’il possède. »

Faire la volonté de Dieu, c’est renoncer à faire notre volonté propre. Ce n’est pas renoncer à notre vie, c’est au contraire donner sa vie, la faire fructifier.

Le renoncement du Samaritain

Quand le Samaritain prend l’homme blessé et le met sur son âne, il ne sacrifie pas son voyage. Il renonce à son confort pour permettre à l’homme d’être au bénéfice du voyage.

Il partage.

Quand le Samaritain paye l’aubergiste pour prendre soin de l’homme, il ne sacrifie pas son argent. Il renonce à une partie de son argent pour permettre à l’homme d’être au bénéfice d’une occasion d’être soigné.

Il prend soin.

Quand le Samaritain part de l’auberge, il ne sacrifie pas sa vie. Il renonce à exercer un pouvoir sur le blessé et il se projette dans la vie : il retourne à ce qui constitue sa vie propre.

Il libère.

Vous voyez combien le renoncement n’est pas un sacrifice. Alors maintenant, dites-moi : Dieu vous demande quoi ? Il vous demande de vous sacrifier, ou il vous demande de renoncer ?


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