L’autorité des artisans de paix

30 mai 2021Lionel Thébaud

J’ai, tu as, il a, nous avons, vous avez, ils ont reçu l’Esprit de Dieu qui a été donné.

Cet Esprit établit la paix en nous.

Alors c’est là, en nous, comme une grain, mais comme une graine – c’est le printemps – nous devons cultiver notre petit godet pour que la plante se développe, en lui donnant l’eau, la chaleur et la lumière nécessaire à sa croissance, puis à un moment il va falloir mettre cette petite plante en terre et continuer de l’entourer de soins, pour qu’elle se développe et donne du fruit. Ce qui est déposé en nous, nous en avons la responsabilité.

Nous devons cultiver la paix.



La libération et la liberté.


L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains, fait un long discours sur la liberté, et au cœur de ce message sur la liberté, quatre versets du chapitre 8 m’interpellent. D’abord, au verset 14 :


Toutes les personnes qui sont conduites par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu.

Ici, Paul fait référence à la marche des Hébreux dans le désert. Rappelez-vous, il y a l’esclavage en Égypte, puis la libération puis le don de la Loi au Sinaï, et après ça, Moïse emmène son peuple vers la terre promise, mais non pas en ligne droite. Le peuple tourne en rond pendant 40 ans dans le désert. Et si Moïse est à la tête du peuple, il ne fait que suivre la route que Dieu lui indique.

Comment Dieu montre-t-il à Moïse le chemin à prendre ? Cela nous est indiqué dans le livre de l’Exode :


Le Seigneur les précédait, de jour dans une colonne de nuée pour les guider le long du chemin, et de nuit dans une colonne de feu pour les éclairer ; les Israélites pouvaient ainsi marcher jour et nuit. La colonne de nuée, pendant le jour, et la colonne de feu, pendant la nuit, ne cessèrent jamais de les précéder.


La nuée le jour, la colonne de feu la nuit, c’était la présence de Dieu qui guidait son peuple dans le désert. Cette nuée et ce feu sont en vous désormais. Vous marchez avec l’Esprit de Dieu, vous êtes enfants de Dieu.

Au verset 15 :


Car l’Esprit que vous avez reçu n’est pas un esprit qui vous rende esclaves et qui vous remplisse encore de peur ; mais c’est l’Esprit saint qui fait de vous des enfants de Dieu et qui nous permet de crier à Dieu : ‘Abba, Père !’.


L’Esprit de Dieu ne vous réduit pas en esclavage. Vous êtes libres.

Là aussi, la liberté est comme une graine, bien entendu : il y a encore des choses qui nous asservissent, il y a encore de la haine, il y a encore des souffrances profondes qui nous font réagir, il y a encore des mauvaises habitudes ou des désirs qui nous consument… mais l’Esprit de Dieu nous a affranchi.

Imaginez un instant que vous sortez de prison. Ça fait 15 ans que vous vivez entre quatre murs, et une fois par jour – le matin ou le soir, au choix – vous avez le droit de faire un tour dans la cour pour fumer une cigarette. C’est un moment très stressant parce que le risque de confrontation avec les autres détenus est très grand : vous pouvez vous faire harceler, voire être victime de violence. Alors vous marchez vite, vous fumez vite et vous rasez les murs pour éviter de vous faire embêter. Quand vous sortez de prison, ces réflexes restent. Dans la rue, vous êtes libre et en sécurité, mais à chaque fois que vous sortez le stress vous prend et vous marchez vite, vous fumez vite et vous rasez les murs. Vous avez beau avoir été libéré, vous gardez vos réflexes. Ce n’est pas parce que vous être libéré que vous êtes effectivement libre.



Hériter de Dieu.


Dans votre vie c’est pareil : l’Esprit de Dieu vous a libéré, mais il vous reste, il nous reste, à apprendre à vivre libre. C’est un long chemin. Mais l’Esprit nous aide dans ce chemin vers la liberté, et il me semble que l’Esprit est cette force intérieure qui nous accomplit et qui nous humanise. Et Paul insiste au verset 16 sur l’idée que cette libération est liée à nos statut d’enfant de Dieu :


L’Esprit de Dieu atteste lui-même à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.


Dieu nous a adopté·e·s. Il nous a accueilli·e·s dans sa famille. Et par conséquent, au verset 17 il indique que


Nous sommes ses enfants, donc nous sommes aussi ses héritiers ! Oui, héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ ! Car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi avec lui dans sa gloire.


L’héritage de Dieu est à notre portée.

Ce que Dieu est, nous le sommes aussi, en miniature, et à l’état de graine.

Il a mis en nous toutes les qualités nécessaires pour accomplir son œuvre dans ce monde.




L’autorité.


En Matthieu 28 Jésus dit :

Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre.


Qu’est-ce que ça signifie ?

D’abord, la communauté qui écrit l’évangile selon Matthieu estime que le Jésus ressuscité exerce le pouvoir même de Dieu en tout lieu : dans le ciel – c’est-à-dire sur toutes les puissances célestes – et sur la terre – c’est-à-dire sur toutes les puissances terrestres : animales, mais aussi et surtout politiques. Mais le fait que Jésus accède à la souveraineté universelle devra avoir des conséquences missionnaires et éthiques concrètes pour celles et ceux qui sont ses disciples.

Le Jésus ressuscité présenté par Matthieu vient nous dire que la mission chrétienne ne se limite plus aux Juifs, mais qu’elle s’étend à l’ensemble des civilisations connues. La mission acquiert une dimension universelle. Il n’y a plus de frontières entre les Juifs et les non-Juifs, entre les riches et les pauvres, entre les les femmes et les hommes, entre les enfants et les adultes, entre les jeunes et les vieux, entre les mathématiciens et les littéraires, etc. Les différences restent – parce que nous sommes différents – mais les barrières ne sont plus légitimes. Il y a donc clairement un appel à faire sauter les frontières, un appel à décloisonner, de manière à ce que nos différences ne soient pas un frein à la relation. C’est un des aspects concrets que doit prendre la paix que Dieu nous a donné par son Esprit.

Un autre aspect de cette paix est dévoilé par la question de l’autorité du Christ. Le terme autorité, dans le texte, n’est pas le mot qui dit le pouvoir ou la puissance. Il n’est pas le mot d’un roi du type Louis XIV, il n’exprime pas l’idée d’un souverain absolu qui, de manière arbitraire, exige ceci ou cela de son peuple. Le mot autorité contenu dans ce verset qui dit que toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre nous rappelle un Dieu berger (Psaume 23) qui conduit son troupeau. Il nous rappelle un Dieu créateur (Genèse 1) qui agit non pas avec la force et la crainte, mais avec la parole qui persuade et qui convainc. Le terme grec évoque l’autorité d’une parole, pas l’autorité d’une contrainte.

Ainsi, puisque l’Esprit de la Parole-Créatrice est en nous, nous sommes invité·e·s à ménager et sauvegarder tout ce que Dieu a créé. Les Églises ont longtemps lu le verset de Genèse tu domineras sur la Création comme un mandat pour exploiter les ressources naturelles et faire n’importe quoi avec les autres êtres vivants. Mais c’était voir le problème sous l’angle de la force qui impose la contrainte, c’était un angle tyrannique. Il nous faut en sortir, et nous approprier la dynamique de la parole qui cherche à convaincre, à persuader, en douceur, patiemment. Qui dit parole, dit relation – et, je l’espère, relation bienveillante. Si les êtres humains sont l’image de Dieu, c’est parce qu’ils sont dotés de cette parole qui permet le dialogue et la discussion. Ils sont dotés d’une faculté extraordinaire, qui est de rechercher la paix dans ce magnifique désir d’être en relation avec d’autres, et de veiller à ce que ces relations soient des relations justes.



Tous dans le même bateau.


Toute la Création se trouve dans une communauté de destin avec l’humanité : si les ressources naturelles sont épuisées, c’est les sociétés humaines qui s’affaiblissent – et ce sont les individus qui trinquent, les pauvres en premier, bien entendu. Il y a une véritable communauté de vie entre tous les éléments de la Création. En fait, si on comprend bien la manière dont Dieu agit dans sa Création, on en vient à concevoir la Création comme un espace où Dieu s’exprime, un espace où Dieu parle. Dans cette perspective, chaque être – chaque être ! – est messager et représentant de Dieu. Cette communauté de vie appelle l’être humain à être solidaire de la Création. C’est un appel à être dans une attitude de coopération intelligente.

N’oublions pas que le mot hébreu pour dire l’être humain, c’est Adam, et que le mot hébreu pour dire la terre, c’est Adama. Adam, adama, le lien entre l’être humain et son milieu existe depuis les origines du récit biblique.

Une des missions qui est la notre est d’être des artisans de paix. Fabriquer la paix, c’est un effort, c’est une œuvre dans laquelle nous devons entrer. Et comment faire la paix entre les groupes humains si nous ne prêtons pas attention à l’environnement dans lequel ces groupes vivent ? Si les nations riches exploitent les ressources des nations pauvres, comment pourrait-il y avoir la paix ? Si nous tolérons les grands écarts de richesses entre les humains, comment pouvons-nous établir des relations paisibles ?

J’ai découvert cette semaine qu’à Bombay, un milliardaire a construit une maison incroyable : c’est la maison la plus chère au monde. Elle vaut 1 milliard de dollars. Cet homme l’a construite pour sa famille, composée de 5 personnes. Il s’agit d’une tour de 27 étages, avec 37000m² de surface habitable, elle contient 29 chambres, 3 piscines, 1 cinéma, 1 théâtre, 3 sous-sols de parking (erratum : 6 étages de parking !)… un truc gigantesque. Elle donne une vue magnifique sur… les bidonvilles ! Ce qui veut dire que les gens les plus pauvres de Bombay ont chaque jour sous les yeux l’étalage indécent de ces richesses alors qu’ils crèvent de faim. (erratum : mes informations ne sont pas toutes justes, aussi je vous envoie vers un lien d’information à ce sujet, histoire de ne pas colporter trop de ragots : Antilia)

Je vous le demande : est-ce que c’est avec un esprit de paix que l’on expose comme ça sa supériorité financière aux regards des gens qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins ? Vous pourrez me dire : oui mais pour faire tourner la maison, cet homme emploie 600 personnes ! Oui, c’est vrai, il contribue à l’économie du pays, d’accord. 600 personnes ce n’est pas rien. Mais je vous demande quels sont les rapports de domination qui sont exercés avec ces emplois ? Que chacun fasse ce qu’il veut de son argent, c’est une chose, mais il y a me semble-t-il une réflexion à mener sur la question des besoins. Est-ce que mon désir de vivre dans le luxe et dans l’inutile peut décemment rivaliser avec le besoin qu’ont les gens de manger, de s’habiller et de recevoir une éducation ? J’ai peur que l’amour de Dieu qui nous habite nous offre une réponse très claire à ce sujet.

Tout ce qui rabaisse et humilie l’autre ne participe pas de la dynamique du Saint-Esprit.

Nous sommes dépositaires de la présence de Dieu en nous. Ce matin encore, je vous encourage à veiller et à entretenir l’image de Dieu que vous portez. Pour que les choix que vous faites soient – le plus possible – le reflet de cet amour, et le témoignage de la grâce que Dieu fait aux êtres humains, bien sûr, mais plus largement à l’ensemble de la Création. Je vous encourage à faire tout ce que vous pouvez faire pour cultiver la paix, dans une solidarité qui soit vraiment en phase avec les besoins de votre environnement.

Parce que c’est l’héritage que notre Dieu nous a légué.

C’est en nous.

Et c’est à nous de le cultiver.


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