Heureux les malheureux !

2 novembre 2020Lionel Thébaud

A la vue des foules, Jésus monta dans la montagne.
Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Et, prenant la parole, il les enseignait :
Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux les doux : ils auront la terre en partage.
Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde.
Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu.
Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux.
Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi.
Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.


Matthieu 5.1-12



Voici une musique de fond pour vous mettre dans l’ambiance habituelle des Béatitudes…



Dans la paroisse où je suis ministre, nous venons de perdre une personne qui nous est chère. Cette femme a été présidente du Conseil presbytéral pendant plusieurs années et elle a fait un travail considérable, tissant des liens entre les différentes communautés religieuses de ma ville. Elle a stimulé les paroissien·ne·s et les a équipé·e·s pour qu’illes forment une paroisse dynamique et toujours prête à se réformer. Sa mort est un coup dur pour nous. Et puis l’actualité nous parle de l’attaque qui a eu lieu Vendredi dans l’Église Notre-Dame de Nice, de celle qui a eu lieu à Lyon et de celle qui a eu lieu à Avignon (trois causes différentes, mais nos médias ne font évidemment que véhiculer la peur de l’islam). Et puis, bien sûr, la sortie de la saison 2 de confinement et d’isolement… Je suis un pasteur qui n’aime pas parler de l’actualité. L’actualité me semble trop mouvante, trop rapide et trop éphémère pour que je m’épuise à donner mon avis sur les questions brûlantes qui agitent les médias et qui font le buzz. Je préfère largement parler des sujets de fond qui me semblent bien plus structurants et importants, et je laisse l’actualité aux personnes qui font ça bien mieux que moi, et qui du coup disent des choses bien plus utiles que ce que je pourrais dire. Mais parler des Béatitudes dans ce contexte, c’est quand-même sympa.

C’est pourquoi j’ouvre les Béatitudes pour essayer d’en comprendre quelque chose, en essayant d’en faire un outil à partir duquel penser le monde. Penser le monde, et penser notre action dans le monde. Je sais d’avance que je ne pourrai pas tout dire de la richesse de ce texte, et que mon interprétation n’est qu’une manière parmi d’autres de voir les choses. Je prie pour que ça vous touche et que ça vous soit utile pour cheminer dans votre foi.

Quand nous ouvrons la Bible, nous sommes face au Souffle. Nous inspirons, nous expirons… C’est un aller-retour, un échange, une communication. Si nous ne faisions qu’inspirer, ou si nous ne faisions qu’expirer, nous ne pourrions pas vivre. De la même manière, quand nous ouvrons la Bible, nous recevons. Nous recevons une certaine compréhension de la grâce de Dieu, et cette grâce exerce un changement réel à l’intérieur de nos vies. La transformation de nos cœurs. Parfois, c’est lent, mais c’est bien réel. Quand nous ouvrons la Bible, et surtout quand nous le faisons ensemble, nous recevons la grâce et la paix, nous avons un avenir et une espérance, nous avons une lumière qui nous accompagne dans les ténèbres de notre vie. Ouvrir la Bible, ce n’est pas la refermer aussitôt en passant à autre chose. Ce n’est pas saisir seulement ce qui nous plaît. Ouvrir la Bible, c’est être prêt à écouter l’enseignement du discernement, c’est être disponible à entendre le choix entre plusieurs chemins, et décider de chercher comment répondre à cet appel. Et quel est cet appel ? C’est un appel à redistribuer aux êtres humains ce qui nous a été donné par Dieu, sans regarder aux mérites. Grâce pour grâce, paix pour paix, espérance pour espérance, lumière pour lumière. Ces dons nous sont donnés pour que nous les donnions à notre tour.

Vous le savez, vous l’avez entendu, et sans doute pas seulement aujourd’hui, ce texte répète « heureux… heureux… ». Je ne sais pas si nous mesurons toujours le caractère provocateur, voire scandaleux des affirmations de Jésus. « Heureux les pauvres… heureux ceux qui pleurent… heureux ceux qui ont faim et soif… heureux ceux qui sont persécutés… heureux ceux qu’on insulte… » Il fallait oser. Imaginez qu’aujourd’hui quelqu’un dise : « heureux les foyers bombardés et les sans-abris… heureux ceux ont perdu des proches dans un attentat… heureux sont qui sont confinés… » En gros, heureux les malheureux. C’est vraiment provocateur.

Drôle de traduction d’ailleurs que ce mot, « heureux ». Le terme ici évoque quelque chose de la dynamique relationnelle. « Heureux », ici, ça ne parle pas de bonheur, de félicité ou de quiétude, mais cela dit quelque chose des démarches que nous renouvelons à chaque instant. C’est pourquoi Chouraqui traduisait ce terme par « en marche ». Terme que je n’utilise plus à cause de notre contexte politique. Je ne voudrais pas qu’on récupère mes propos pour en faire exactement le contraire de ce que le texte nous dit. Méfions-nous des récupérations politiciennes et concentrons-nous sur l’Évangile. Heureux est en fait un mot qui nous invite au déplacement, au mouvement, au cheminement.

Malgré tout, la tradition a appelé ce passage les « Béatitudes », mot qui signifie « bonheur ». Nous sommes invité·e·s à lire les Béatitudes comme une proclamation du bonheur, là où notre agitation ne voit que du malheur. Car notre texte nous encourage à considérer la souffrance comme un lieu où nous pouvons trouver une source de joie, de paix et d’espérance ! Ce texte veut nous voir transformer le malheur en bonheur ! C’est l’un des retournements de l’Évangile. Nous venons d’ouvrir un texte qui veut nous délivrer de la peur. Car tant que nous restons enfermés dans le cercle de nos malheurs, rien ne pourra changer. Et nous avons raison de dire que nous avons mal, nous avons raison d’exprimer notre souffrance, nous avons même raison de nous plaindre… mais nous avons tendance à rester identifié·e·s à nos peurs, à nos problèmes et à nos souffrances, alors que l’Évangile, c’est justement la proclamation de la délivrance, de la libération, de la résurrection ! Nos souffrances sont réelles, il ne faut surtout pas les nier. Mais l’Évangile nous invite à nous mettre en mouvement, à accepter de sortir de nos enfermements, à sortir de nos souffrances profondes, pour ne plus être conditionné·e·s par elles. Elle nous marqueront toujours, mais nous pouvons les dépasser.

On continue avec ce morceau de César Franck :


On voit parfois les promesses des Béatitudes comme des petites consolations face aux difficultés que nous vivons. A défaut d’autre chose, Jésus nous donne une petite compensation : comme tu as souffert, tiens, voici un bonbon. « Tu seras comblé ». Et hop ! Avec ça on est bien avancé. On peut voir les Béatitudes comme ça, mais je suis persuadé qu’elles contiennent quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus solide que cette invitation à souffrir en serrant les dents et en espérant qu’un jour je recevrai une récompense pour toutes mes blessures subies. Je me dis que Jésus là était en train d’honorer des personnes qui n’avaient pas accès aux privilèges. Aux pauvres, aux affligés, aux doux, aux affamés, aux opprimés, il leur offre l’assurance que leur service sera reconnu un jour. Il ne s’agit pas d’une vulgaire carotte agitée pour stimuler l’esprit de sacrifice, mais il s’agit d’entendre et de dire que Dieu est du côté des personnes les plus méprisées, et que dans le futur – et le futur, ce peut être demain – le bras de Dieu penchera vers la justice, que les orgueilleux seront abaissés et les humbles seront élevés, que les affamés seront rassasiés, que les riches devront tout partager pour que plus personne ne soit pauvre. Entendre cette promesse, pour nous, c’est prendre conscience que le royaume de Dieu c’est un royaume de partage et de justice, de solidarité vraie envers tous et envers toutes, pour que nous soyons véritablement des avants-postes du royaume de Dieu sur cette terre.

Regardez Jésus. Par qui est-ce qu’il se laissait impressionner ? Par le pouvoir romain ? Par les riches de son temps ? Ceux qui réussissaient dans les affaires ? Par ceux qui séduisaient le plus de femmes ? Par ceux qui faisaient des prodiges ou qui lisaient l’avenir ? Bien sûr que non. Jésus était impressionné par une veuve qui donnait ses derniers sous pour le Temple. Un collecteur d’impôts qui va jusqu’à grimper à un arbre pour mieux apercevoir celui qui pourra calmer son angoisse. Un mendiant aveugle, une femme adultère, un lépreux… Il était impressionné par la foi de ceux qui n’avaient rien, de ceux qui n’étaient rien. C’est d’autres valeurs que celles qui sont véhiculées par notre société. Bien entendu, les personnes méprisées ne sont pas plus vertueuses que les personnes honorées. Les pauvres ne sont pas plus vertueux que les riches. Ce n’est pas vrai. Ils ne sont pas plus dignes non plus. La dignité humaine est la même, l’amour et la grâce de Dieu sont également accessibles à toute personne. Ce n’est pas non plus en vertu de leur misère que Dieu les bénit. Mais les « petits » ont quelque chose que les « grands » n’ont pas. Les « petits » sont conscients d’être dans une relation de dépendance, les uns avec les autres. Sans coopération, ils ne peuvent pas survivre. Et puis les personnes riches, performantes et belles pourraient traverser l’existence en s’appuyant sur leurs dons naturels. Par contre, les personnes qui n’ont pas ces privilèges sont obligées de ne pas compter sur leurs propres forces pour s’en sortir. Elles n’ont pas vraiment le choix, mais elles sont dans une situation d’humilité. J’aimerais que nous puissions nous aussi avoir une conscience aiguë de notre interdépendance. J’aimerais que nous parvenions à nous faire pauvres, en esprit. Et à ne plus compter sur nos richesses matérielles, mais à entrer dans plus de partage, dans plus d’humanité.

Pour Jésus, le bonheur semble se recevoir au cœur de l’épreuve. C’est très drôle ça, parce que nous habitons dans un monde qui conçoit le bonheur comme absence d’épreuves. Ici, c’est la situation du manque et de l’humilité qui permet un espace pour accueillir et recevoir ce que Dieu donne : la grâce, la paix, l’espérance, la lumière. Si nous nous reconnaissons pauvres, si nous voyons que nous sommes endeuillé·e·s, si nous réalisons que nous traversons des épreuves difficiles, alors Dieu nous fait des promesses. Qu’allons-nous faire ? Allons-nous nous complaire dans la plainte pour espérer rester sous cette main bienveillante qui nous fait du bien ? Ce serait inspirer, sans jamais expirer. Mes frères, mes sœurs, au moment où nous traversons l’épreuve, n’oublions pas de respirer. N’oublions pas de redistribuer tout ce que nous avons reçu de Dieu.

Les promesses de Dieu ? C’est le Royaume des cieux. C’est la terre en partage. C’est la consolation. C’est le fait d’être rassasiés. C’est qu’il nous soit fait miséricorde. C’est de voir Dieu. C’est d’être appelé·e·s fils et filles de Dieu. C’est d’être dans la joie et l’allégresse, d’avoir une grande récompense dans les cieux. Alors… faisons-nous pauvres, pour recevoir ces promesses. Parce que notre mission, c’est de redistribuer ce qui nous a été donné.

Aux personnes qui subissent la logique de la culpabilité, du remords et des regrets, qui n’ont devant les yeux que la condamnation et l’absence du pardon, offrons des paroles de grâce.

Aux personnes qui vivent des conflits intérieurs féroces, qui sont en guerre contre leurs proches, qui sont déchirées parce qu’elles ne savent plus très bien où elles en sont, offrons la paix.

Aux personnes qui sont désespérées, qui sont tristes, qui sont endeuillées, aux personnes qui se sentent vides à l’intérieur, offrons la joie et l’espérance.

Aux personnes qui broient du noir, qui ont tellement conscience des ténèbres qui les entourent qu’elles se sentent gagnées par la noirceur dans leur être intérieur, aux personnes qui n’ont plus les idées assez claires pour faire des choix qui mènent à la vie, offrons la lumière.

Et dans les semaines qui viennent, et qui s’annoncent encore difficiles, offrons aux personnes que nous connaissons une relation humaine et vraie, ne perdons surtout pas le contact, pensons à mettre en œuvre ce que nous pouvons pour que personne ne se sente enfermé dans la solitude et abandonné.



Comments (1)

  • Rivières Cécile

    6 novembre 2020 at 21:16

    Je me sens comme ces personnes qui ont tellement conscience des ténèbres, s’il vous plaît priez pour moi. Merci

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