Dieu n’a pas existé
La nuit dernière, j’ai rêvé que je marchais dans Paris, et que je tombais sur une boutique dont l’enseigne portait le nom suivant : « Dieu n’a pas existé ». J’étais surpris devant ce nom. « Dieu existe pas », c’est ce que j’entends souvent dire. Mais Dieu n’a pas existé, voilà qui est original ! Et en me réveillant, je me suis dit que j’avais quelques trucs à écrire sur le sujet…
Exister
Tout d’abord, il faut s’entendre sur les termes. « Exister », ce n’est pas un équivalent de « être ». J’en parlais récemment avec un ami, justement (et c’est peut-être une des raisons de ce rêve). Exister, cela signifie : « sortir de », « être dehors », voire « se montrer ». C’est, me disait mon ami (qui se référait à Lacan), l’opposé de « insister », « in » signifiant non le dehors, mais le dedans. Il faudrait entendre que « être » s’apparente plus à un « insister » qu’à un « exister ».
Et en ce sens, beaucoup de théologiens vont dire qu’en effet, Dieu n’existe pas. Il est. Mieux : il est l’être, la puissance d’être (comme disait Paul Tillich) ou la source de l’être. Ça a une autre gueule, de dire ça, que de dire « Dieu existe ». D’ailleurs, il faudrait le prouver, que Dieu existe. Alors que dire « Dieu est » ne se prouve pas, ne peut pas se prouver : ça s’affirme.
En revanche, moi, j’existe. Parfois, j’aimerais mieux ne pas, car je n’aime pas spécialement être hors de moi, je n’aime pas forcément me montrer (comme on se montre quand on est au théâtre et qu’on joue un rôle), je préférerai être, tout simplement, plutôt que de jouer dans la cour du paraître.
Après, je sais que tout le monde ne s’entend pas sur ce que veut dire « exister ». J.-L. Nancy, par exemple, semble dire qu’exister, c’est sortir de la simple égalité à soi-même. Et cette idée est intéressante, elle aussi (« soi-même comme un autre » est un titre de Ricœur qui me fait penser à cette manière de voir l’existence).
Mais peu importe, c’est comme ça, j’existe. Et je cherche à puiser dans la source de l’être pour paraître un peu moins.
Avoir existé
Le problème que me pose mon rêve, c’est que cette phrase n’était pas au présent. Dieu n’a pas existé. Je me demande quel est le sens de tout ça. Alors attention, parce que si jusqu’ici vous avez lu en vous disant : « Oh, ben voilà bien l’exemple-type d’une prise de tête d’intello qui ne mène à rien d’autre qu’à faire des tresses avec des bouts de cheveux coupés en douze », ce n’est pas seulement que vous avez l’esprit torturé (des phrases comme celles-ci, ça n’existe pas dans la vraie vie), mais c’est surtout que vous n’avez encore rien lu de ce qui va suivre. Et surtout, je ne suis pas un intello. Je suis juste quelqu’un qui me prend la tête – parce que j’aime ça !
Cette phrase, « Dieu n’a pas existé », m’a renvoyé notamment à cette phrase de Philip K. Dick : « L’empire n’a jamais pris fin ». Et dans mon rêve, toujours ce rêve, « Dieu n’a pas existé » a fait remonter en moi toutes les sensations que j’éprouve quand je lis Dick (ou quand je regarde un film de David Lynch) : frontières floues entre le réel et l’imaginaire, perception de choses insensées qui finissent par avoir du sens, conviction d’un lien intense entre matière et esprit, et surtout acceptation de ne pas toujours tout comprendre, même si faire la démarche de comprendre m’est essentielle.
Oui, parce que dans ces œuvres artistiques, je suis souvent perdu. C’est exactement comme quand je lis de la théologie ou de la philosophie ; je ne comprends pas grand-chose de ce que je lis, mais je lis pour essayer de comprendre au moins quelque chose qui me servira plus tard. Je vous jure que parfois, mes lectures sont raides.
Et donc, avoir existé, on est d’accord, c’est du passé. Du passé qui a été composé pour nous interroger. Si Dieu n’a pas existé, est-ce que ça veut dire qu’il n’existe toujours pas, ou bien qu’il existe aujourd’hui, alors qu’avant, non ? Est-ce que ça veut dire que Dieu n’existera jamais ?
Incarnation
En tant que chrétien – mais surtout en tant que pasteur – je me pose logiquement la question de l’incarnation. En théologie, on dit souvent que Dieu s’est incarné en la personne de Jésus, le Christ. Jésus a existé.
Les historiens, qui à une époque pouvaient douter de l’existence de Jésus, n’en doutent plus aujourd’hui, à quelques exceptions près : un homme juif, nommé Jésus, contestant la logique religieuse du judaïsme judéen d’il y a 2000 ans a fait des disciples et a été condamné à mort par crucifixion. Cette existence n’est pas remise en question. Ce qui est remis en question, c’est autre chose. Cet homme était-il l’incarnation de Dieu ? A-t-il fait des miracles ? A-t-il été ressuscité ? Voilà des questions auxquelles aucun historien ne peut souscrire de manière scientifique – alors qu’ils peuvent croire en ces affirmations, éventuellement.
Ce qui m’intéresse ici, c’est la question de l’incarnation. Que signifie « Dieu s’est incarné » ? J’imagine que pour vous, c’est tout aussi flou que pour moi. Et j’éviterai – pour ne pas parler complètement dans le vide – d’essayer de définir Dieu, parce que des gens bien plus équipés que moi ne sont pas vraiment parvenus à dire quelque chose qui soit suffisamment solide pour pouvoir dire ce qu’est Dieu (même s’ils ont réussi à dire des choses très intelligentes, parfois). Ademettons donc, pour l’exercice, que tout le monde est ok sur ce que veut dire Dieu.
On peut se dire que Dieu, dans son être complet, est venu loger dans un être humain. Imaginez – mais je trouve que c’est inimaginable ! – un être humain qui est totalement habité par la totalité de Dieu. Ça voudrait dire que Dieu ne pouvait pas se trouver ailleurs que là où cet être humain se trouvait. Ça rendrait aussi incompréhensibles un certain nombre de phrases prononcées par Jésus, comme « je ne sais pas cela, seul le Père (= Dieu) le sait ». Et surtout, ça voudrait dire que Dieu est réellement mort sur la croix, donc qu’on peut tout-à-fait tuer Dieu.
Mes réflexions me laissent sans voix.
Alternatives
On peut aussi imaginer que l’incarnation, ce n’est pas la totalité de Dieu qui se trouve dans la totalité de l’être humain. Par exemple, que Jésus était une émanation de Dieu. Qu’un « bout de Dieu » a pris forme humaine. Ainsi, Jésus n’était pas Dieu au sens de « la totalité de Dieu », mais il était « divin » puisqu’un bout de Dieu l’habitait en permanence. L’image n’est peut-être pas terrible, mais c’est comme si je donnais un rein pour une greffe. Un « bout de moi » vivrait dans le corps d’une autre personne.
Mais j’ai quand-même l’impression que la notion d’incarnation c’est un peu plus que cela. C’est peut-être plus proche de l’huile qui tourne dans un moteur, au final. Mais je ne veux pas trop m’égarer. Néanmoins, être divin pourrait ne pas impliquer d’être Dieu himself. Des théologiens envisagent Jésus plus ou moins sous cet angle, et cela me semble d’autant plus intéressant que les humains sont censés – en théologie chrétienne, toujours – être eux aussi des réceptacles de l’Esprit de Dieu (c’est-à-dire qu’ils sont censés être habités par le divin, porter le divin, vivre leur part divine – choisissez l’expression qui vous conviendra le mieux). Une manière de le dire, avec mon style personnel, c’est : Dieu a existé sous la forme de Jésus.
Mais peut-être aussi Dieu existe-t-il sous notre forme à nous, lorsque nous vivons selon Son Esprit, c’est-à-dore lorsque nous nous comportons vraiment comme des êtres pleins d’humanité. Ce qui n’arrive pas très souvent.
Dieu n’a pas existé
La nuit dernière, j’ai rêvé que je marchais dans Paris, et que je tombais sur une boutique dont l’enseigne portait le nom suivant : « Dieu n’a pas existé ». Cette phrase me parle à la fois de tout et de son contraire. La foi qui habite en moi peut en même temps concevoir que Dieu n’existe pas – et même, à la limite, que Dieu n’est qu’une projection de l’esprit pour désigner ce qui me manque – ET que Dieu existe à travers nous.
Cette foi peut en même temps affirmer que Dieu est TOUT EN affirmant qu’on ne peut absolument pas en être sûr.
Cette foi peut mettre en œuvre des convictions fortes nées de la théologie chrétienne, ET EN MÊME TEMPS passer son temps à déconstruire des certitudes enfermantes dès lors qu’elles deviennent absolues.
Et si, à la lecture de ce billet, vous pensez que tout ceci est bien trop compliqué et inutile, sachez que je suis d’accord avec vous. Mais je n’y peux rien : c’est ainsi que ma foi vit en moi. Rien ne m’obligeait à vous le partager, c’est vrai, mais je l’ai fait pour que les personnes qui ont une foi un peu similaire (il y en a, je le sais) se sentent un peu moins seules.

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Comments (4)
Anne Patin
4 mai 2025 at 18:30
Cher Lionel,
Je te suis…
Et ça me plaît!
Lionel Thébaud
5 mai 2025 at 08:03
Merci pour tes encouragements, Anne ! Ça me touche
Yann
15 mai 2025 at 07:31
Une réflexion qui me rejoint.
Merci Lionel 👍
Lionel Thébaud
16 mai 2025 at 23:10
Merci Yann pour tes encouragements !