Comment je suis devenu pasteur (2)

18 juillet 2021Lionel Thébaud

Je l’ai déjà dit, pasteur n’est pas une activité professionnelle comme les autres. Dans un premier épisode, je vous ai décrit le processus de foi et d’Église que j’ai traversé… qui m’a traversé… bref, ce que j’ai vécu dans ma relation avec Dieu et dans ma relation avec la communauté de foi. Il est temps maintenant de parler boulot.

J’ai dû séparer ces deux récits alors qu’ils sont fortement imbriqués l’un dans l’autre, comme vous vous en doutez. Mais séparer permettait de rendre mes idées plus claires et plus compréhensibles.

Parviendrai-je à vous faire sentir combien mon vécu professionnel a influencé ce que j’ai vécu en église, et vice-versa ? Je suis certain qu’il y aura de la perte en chemin.

Mais après tout, me dis-je – parce que je me parle souvent, ce n’est pas très grave. Je n’écris pas tout ceci pour que vous connaissiez la vérité concernant mon histoire. Je l’écris pour que, si votre cheminement vous mène à des réflexions analogues aux miennes, vous vous sentiez moins seul·e.

Et aussi pour que le récit de mon vécu puisse vous aider à avancer sur votre propre chemin.

Donc, séparer ces deux récits était ce qui m’avait semblé le plus judicieux de faire, et tant pis pour l’harmonie de l’ensemble.





Des débuts inachevés



Alors pour la petite histoire, je crois que je n’ai jamais bien su quoi faire comme métier.

Au lycée j’étais paumé : après une seconde plutôt correcte, j’ai – par paresse – opté pour une première en sciences et techniques tertiaires, dans le domaine de la gestion. J’ai découvert que l’économie d’entreprise et la comptabilité me sortaient par les trous de nez. Je me suis senti piégé dans mes études – j’ai regretté de ne pas avoir osé aller en section littéraire, ce qui m’aurait vraiment convenu, mais je m’en suis rendu compte bien trop tard.

Au passage en terminale, je suis passé de la gestion à l’action et la communication commerciales, ce qui était un peu mieux, mais pas beaucoup. J’adorais les cours de français et de philo, le reste m’ennuyait profondément. Aussi, quand j’ai décroché mon bac en 1995 (avec sueur, tremblements et rattrapage), je suis parti en faculté de philosophie, à Nantes.

Là, j’ai pris un plaisir immense à lire des philosophes, à suivre quelques cours et à discuter avec les autres étudiant·e·s. Je découvrais la vie, les difficultés de mon existence étaient gentiment mises à jour (mais je ne vous en parlerai pas…) et un monde tout nouveau semblait s’ouvrir à moi. Mais il faut le dire : je n’étais pas équipé pour l’université.

D’abord je ne savais pas travailler de manière autonome, mais surtout je n’étais pas du tout équipé intellectuellement et émotionnellement. Je découvrais la discipline philosophique mais en moi-même je n’étais pas outillé pour gérer toutes les douleurs que mes lectures faisaient ressortir, couplées à ma vie difficile. Mon année a été très intéressante mais c’était un échec.

Un de plus.

J’étais perdu.

Plus tard, j’ai atterri en Bretagne et j’ai effectué plusieurs boulots : agent d’entretien en hôpital psychiatrique, ouvrier agro-alimentaire, puis j’ai entamé une formation dans les métiers horticoles. C’est à cette période que ma conversion a eu lieu, que j’ai ressenti l’appel à être pasteur (et que j’ai vite enterré), que j’ai rencontré la mère de mes filles (avec qui j’ai vécu 21 ans), mais je ne suis encore une fois pas allé au bout de ma formation. Puis j’ai été embauché dans une mairie en 1998 avec le dispositif emploi-jeunes. Là, pendant 4 ans j’ai fait mon job en essayant de me former comme je pouvais, mais je ne comprenais rien à la manière dont ça marchait dans la fonction publique.





L’enfermement



Seulement voilà.

J’ai testé plusieurs métiers au sein de la mairie (jardin, bibliothèque, voirie…) et je ne trouvais rien qui pourrait me faire sortir du job alimentaire. Un poste s’est créé en 2002, et je l’ai décroché, dans le domaine de la prévention de la délinquance. J’ai beaucoup appris et beaucoup compris sur le fonctionnement d’une collectivité territoriale ainsi que sur les liens entre le politique et l’administration.

Dans le « contrat », je devais suivre une formation pour réussir le brevet d’animateur (BEATEP). Je me suis donné à fond dans cette formation, traversant la France une semaine par mois pendant deux ans pour obtenir mon diplôme, et c’est la première formation qualifiante que j’ai suivie en entier depuis le bac. On est en 2005, mais cette alternance entre mon boulot et ma formation n’était pas sans poser de difficulté.

En effet, j’étais dans une situation complexe, puisque mon responsable hiérarchique avait une personnalité telle que j’ai été obligé de consulter une psychologue du travail pour réaliser un bilan de compétences en 2006 : un an après l’obtention de mon diplôme, je ne savais plus de quoi j’étais capable, ni même ce qui pouvait me stimuler, professionnellement parlant. C’est la psy qui m’a appris que je subissais du harcèlement professionnel. Ça a changé ma vie : depuis 2002 je croyais le problème venait de moi. A partir de là, j’ai commencé à rebondir. Le désir s’est progressivement réinstallé en moi.

Malheureusement pour moi à l’époque, aucune porte ne s’ouvrait. Je n’avais aucune perspective professionnelle autre que de rester à mon poste, cette prison même pas dorée, où je souffrais atrocement.

Savez-vous ce que c’est que d’aller au boulot avec la boule au ventre ? Moi aussi.

Savez-vous ce que c’est que de se rendre au travail en pleurant ? Je le sais aussi.

Ce sentiment d’être coincé ne m’aidait pas à faire surface. Et un jour, j’ai été entendu. La personne en question s’est fait remonter les bretelles et elle a lâché la bride.

Du jour au lendemain, je ne subissais plus de pression.

Le travail était enfin devenu normal, mais moi, je n’étais pas prêt. C’est assez difficile à expliquer, mais au bout d’un an, tout ce que j’ai souffert pendant les 8 années précédentes a ressurgi et a fait exploser ma tête. En 2010, à la fin de mes congés d’été, je n’ai pas pu revenir travailler. Burn-out pendant lequel, pour citer Thiéfaine, « rien que le fait de respirer ça m’file des crampes dans le sternum ».





Se re-former, encore et encore



Après 3 mois d’arrêt, pendant lesquels j’ai consulté un psychiatre spécialisé dans les dynamiques de harcèlement au travail, j’ai voulu reprendre, mais en expliquant à mon employeur qu’il m’était impossible de revenir à mon poste. Il fallait envisager une reconversion. J’ai testé l’animation en périscolaire et centre de loisirs, mais ce n’est pas quelque chose que j’aime faire. J’ai tenu 7 mois. Après quoi je suis parti.

Il y a dans la fonction publique la possibilité de partir, pendant 1 an renouvelable plusieurs fois, pour faire autre chose. On appelle ça une disponibilité. Ça m’a permis de travailler dans le domaine de l’aide à domicile, d’ouvrir une autoentreprise de traduction et de relecture de documents (activité qui a duré 4 ans), et de faire une saison de pommes de terre (4 mois). Ce break m’a aidé à reprendre pied. Lentement, mais sûrement. Les patates, surtout : je me suis rendu compte que j’avais besoin de concret, de terrestre. Ça me faisait du bien.

Comme je n’arrivais plus à trouver de travail, à la fin de ma disponibilité j’ai réintégré la fonction publique et j’ai demandé à travailler dans les espaces verts. On m’a formé au métier d’ouvrier horticole (brevet professionnel horticole obtenu en 2012), puis j’ai intégré les serres municipales avant de migrer, suite à de nouvelles difficultés un peu similaires à mon emploi précédent, dans l’entretien des espaces verts. Là, j’ai vite compris que physiquement ce serait impossible sur le long terme.

Il fallait que je change de nouveau de métier.

Je m’étais résigné à ne jamais vivre une situation professionnelle épanouissante.

La solution ? Mon brevet d’animateur m’avait convaincu que faire une licence était du domaine de mes capacités. Alors j’ai cherché ce qu’une licence pourrait m’ouvrir comme portes (après avoir imaginé 26 projets plus farfelus les uns que les autres), et deux pistes m’intéressaient : formateur et enseignant en lycée. Une amie m’avait conseillé d’aller en faculté de philosophie, mais il faut avouer que la théologie avait ma préférence, d’une part parce que je lisais des livres de théologie depuis des années, d’autre part parce qu’avec mes ennuis, les questions existentielles me brûlaient, et surtout parce que les difficultés que j’avais essuyées dans ma vie d’Église me poussaient à creuser la question des Écritures et de la foi.





Débroussailler le chantier



Je me suis donc inscrit en 2015 à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, dans un cursus d’études à distance.

Faire ses études à distance, ça voulait dire, pour moi, étudier pendant les moments où je ne travaillais pas. J’étais jardinier municipal à temps plein, donc j’étudiais pendant la pause de midi, le soir en rentrant et les week-end.

La première année était difficile, car cumuler travail et études est difficile, mais je crois que c’était l’année la plus simple de mon parcours d’études, paradoxalement. Cette année a été très enrichissante pour moi : j’avais beaucoup de choses à gérer en même temps, mais faire des études de théologie m’a ouvert plein de nouvelles pistes de réflexion, plein de nouvelles portes pour mieux comprendre la foi qui m’habitait.

Et surtout, c’est au cours de cette année que j’ai décidé de répondre à l’appel que Dieu m’avait lancé : je ne serai pas formateur, je ne serai pas enseignant, je serai pasteur !

Au travail, c’était un peu compliqué. Comme je m’y attendais, je commençais à avoir des douleurs dans les bras, et en septembre 2016, après avoir manié la masse et la pioche pendant deux semaines consécutives, j’ai été arrêté pour une tendinite. Comme elle ne passait pas malgré les traitements que j’ai reçus, j’ai fait un dossier de reconnaissance de maladie professionnelle, qui a été validé.

Je me suis retrouvé pendant 2 ans à étudier à plein temps (un plein temps d’étudiant, c’est combien d’heures ? J’étudiais tout le temps) tout en recevant mon salaire presque complet, ce qui, je l’avoue, est plutôt confortable, même si la douleur était souvent insupportable. A titre d’information, aujourd’hui ma tendinite est toujours présente, même si la douleur est bien moindre.

En 2018, après avoir obtenu ma licence, j’ai démissionné de la fonction publique pour poursuivre mes études à l’Institut Protestant de Théologie de Paris, en master. Là, on m’a demandé de donner des cours d’anglais théologique (je ne voulais pas enseigner, moi, par hasard ?), ce qui a été pour moi une expérience très stimulante, même si c’était trop court à mon goût (seulement 1 an et demi, le temps de mon master).

D’autre part, pendant l’été 2019 j’ai effectué une suffragance dans le Poitou vendéen. Faire une suffragance, c’est remplacer un pasteur dans une paroisse. Bien entendu, lorsque l’on n’est pas pasteur, on ne fait qu’assurer comme on peut ce qui est indispensable à la vie communautaire : cultes du dimanche, visites aux personnes qui en font la demande, animation de rencontres, enterrements… ce qui fait en vérité une très bonne première expérience pour savoir si les fonctions pastorales nous conviennent ou non.

Pour moi, c’était vraiment clair, même si je ne savais pas toujours comment me positionner : faire le pasteur sans être pasteur, c’était assez étrange.

Pendant ma dernière année de master, j’ai fait un stage de 10 mois en paroisse, ce qui est une grande occasion de se former, mais j’en parlerai mieux dans le prochain épisode, consacré aux études. Enfin, mon master en poche, j’ai été appelé à exercer le ministère à Chartres.





Point d’étape



Il y a plusieurs manières de considérer un tel parcours professionnel. L’une de ces manières c’est de se dire que c’est du grand n’importe quoi, marque d’une instabilité maladive. Être bien nulle part, pas à ma place, en proie à des conflits avec la hiérarchie, et désirant changer régulièrement.

Une autre manière de voir ce parcours, c’est de reconnaître la richesse des expériences diverses qui m’amènent à être sensible à des situations professionnelles très différentes. Et de mettre en valeur mon désir de me remettre en question, de me déplacer, de quitter mes zones de confort. Et avec tout ça, je vois aujourd’hui que je ne pouvais de toute façon pas me sentir bien tant que je ne répondais pas à l’appel que Dieu m’avait adressé.

Je ne dirais pas que tout ce mal-être professionnel était dû au fait que je n’étais pas à ma place. Ce serait un raccourci bien trop simpliste. Je dirais plutôt qu’à mon avis, mes problèmes étaient tels que je n’étais pas prêt à entrer dans les fonctions pastorales. Mon chemin personnel exigeait que je prenne le temps de me préparer à être pasteur, que j’en sois conscient ou non.

Je ne dirais pas non plus que maintenant que je suis prêt, je suis arrivé au bout du chemin. Ce serait aussi une grossière erreur.

En réalité, je vois mon entrée dans le ministère comme le début d’un nouveau chemin, et pas comme une ligne d’arrivée. J’ai conscience d’avoir encore tellement de choses à apprendre… En fait, c’est comme si tout ce que j’ai appris jusqu’ici était comme apprendre l’alphabet et les syllabes. Ce n’est qu’un début.

Après 1 an de ministère, ce qui est court, je réalise que je ne me suis jamais senti aussi bien dans mon métier. J’ai le sentiment très fort d’être à ma place, de faire ce qui me correspond, et d’avoir enfin trouvé ma voie. Les cailloux sur le chemin sont nombreux, il y a la question du temps de travail, de la disponibilité, de la vie privée, des relations, de l’organisation de la vie communautaire, de la créativité, du travail d’équipe (à ce titre, j’ai la chance d’avoir un conseil presbytéral avec lequel il est agréable de travailler), des tensions entre le passé et l’avenir d’une communauté, et plein d’autres sujets joyeusement brûlants. Mais les défis qui sont devant moi me stimulent et me poussent à continuer de me former, par mes lectures, mais aussi par des formations touchant à tel ou tel sujet.

Et qui sait ? Peut-être qu’un jour j’aurais la chance de pouvoir accueillir un·e stagiaire ? De donner de nouveau des cours ? De faire de la formation ? En fait, pasteur, c’est des expériences tellement diverses dans des domaines tellement différents qu’il est possible que je ne m’ennuie jamais dans ces fonctions.

De toute façon, d’après ce que je constate autour de moi, ce n’est pas l’ennui qui guette les pasteur·e·s.

C’est le surmenage.

Comments (1)

  • David Steward

    18 juillet 2021 at 22:51

    Parcours de vie avec ses méandres et ses découvertes. Affinement des projets… et situation qui s’équilibre peu à peu, dans une communauté ouverte et dynamisue. A suivre….

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