Réflexions sur le diable

5 septembre 2021Lionel Thébaud

Laissez-vous renouveler par l’Esprit qui agit sur votre intelligence.
Revêtez l’être nouveau,
créé à la ressemblance de Dieu
et qui se manifeste dans une vie conforme à sa volonté
et digne de lui qui est inspiré par la vérité.
Rejetez donc le mensonge !
Que chacun dise la vérité à son prochain, car nous sommes tous membres d’un même corps.
Mettez-vous en colère, mais ne péchez pas ;
que votre colère s’apaise avant le coucher du soleil.
Ne donnez pas au diable l’occasion de vous dominer.
Que la personne qui volait cesse de voler ;
qu’elle se mette plutôt à travailler et qu’elle fasse le bien de ses propres mains
pour avoir ainsi de quoi aider celui qui en a besoin.
Qu’aucune parole mauvaise ne sorte de votre bouche ;
dites seulement des paroles bienveillantes, qui répondent à un besoin et qui sont constructives,
pour faire du bien à ceux qui vous entendent.
N’attristez pas l’Esprit saint de Dieu ;
il est pour vous la marque personnelle attestant que le jour viendra où Dieu vous délivrera complètement du mal.
Chassez loin de vous tout sentiment amer, toute irritation, toute colère, ainsi que les cris et les insultes.
Abstenez-vous de toute forme de méchanceté.
Soyez bons et pleins d’affection les uns pour les autres ;
pardonnez-vous réciproquement, comme Dieu vous a pardonné par le Christ.

Éphésiens 4.23-32

L’autre jour, l’ami de ma fille m’a dit : « Quand on croit en Dieu, forcément, on croit au diable ». Ça a donné lieu à une grande discussion, vous vous en doutez.

Puis le lendemain, à la radio, sur France Culture, j’entends Béatrice Dalle qui dit « Évidemment, qui croit en Dieu croit au diable ». Alors je me suis dit : « deux fois la même phrase à deux jours d’intervalle, c’est trop. Il faut vérifier ce lieu commun ».

Ça va ? Vous n’avez pas trop peur que je prononce le mot « diable » ? Bon, alors je me lance.

Les métaphores, les symboles

Je commence par poser une pierre de fondation pour la lecture des textes bibliques. Nous, qui vivons au XXIe siècle et qui nous voulons rationnel·le·s et scientifiques, nous avons beaucoup de mal à entendre les subtilités du langage métaphorique et mythologique.

La force des symboles nous échappe souvent. Je crois que c’est parce que nous sommes matérialistes, bien plus que ce que nous imaginons. En effet, nous pensons, lorsque nous entretenons une vie spirituelle, que ça nous suffit à ne pas être matérialistes… Que nenni ! Nous le sommes – je l’affirme – bien plus que les athées convaincu·e·s. Quand la Bible utilise des images pour évoquer une réalité spirituelle, nous prenons cette image pour la réalité. Et nous tenons bien plus à faire de ces images des réalités physiques et tangibles plutôt que de comprendre que ce sont des abstractions.

Prenons par exemple ce tableau de Magritte, que vous avez déjà sûrement vu.

J’ai piqué cette démonstration à Louis Pernot, pasteur à l’Étoile, à Paris. Magritte a écrit : « Ceci n’est pas une pipe ». Et bon, à bien y regarder, c’est quand-même une pipe qu’il a dessinée, non ? Mais voici, ceci n’est pas une pipe. Et en effet, c’est la représentation d’une pipe. Si vous voulez prendre cet objet vous aurez du mal à fumer du tabac avec ! Grâce à Magritte et à son humour, nous sommes obligé·e·s de prendre de la distance avec les mots et avec les images auxquelles ils nous renvoient. Cet exercice de distanciation est d’autant plus nécessaire lorsque nous abordons des textes que des millénaires séparent de notre contexte. Il en est de même avec la notion de « diable ».

D’ailleurs, là, maintenant que nous avons compris cela, nous pouvons dire : « ceci n’est pas un diable ».

Vocabulaire

Précisons quelques points bibliques. Vous allez croire que je chipote, parfois, mais croyez-moi : le diable se trouve dans les détails.

Le mot diable vient du grec diabolos, ce qui signifie « diviser, accuser, calomnier ». C’est tout le contraire du symbolon, qui signifie « mettre ensemble ». Ça signifie que si le symbole rassemble, comme la cène par exemple rassemble les chrétiens et les chrétiennes autour d’une foi commune dans la personne du Christ, le diable c’est tout ce qui nous divise et nous fait dire du mal les uns des autres.

Les Septante, premières traductions grecques de la bible hébraïque, ont utilisé le terme diabolos pour traduite le mot satan. Et même si le sens du mot est un peu différent, comme nous allons le voir, il y a une chose qui est très bien respectée, c’est que le diable n’est pas un nom propre.

Petit rappel utile : un nom propre désigne directement une personne. Lionel, c’est un nom propre. On peut être plusieurs à s’appeler Lionel, mais Lionel n’est pas un nom commun ou un qualificatif. Sauf si on dit : « Là tu fais vraiment ton Lionel », et encore. En revanche, pasteur c’est un nom commun. Il qualifie une des fonctions de Lionel. Bible est aussi un nom commun, qui ne qualifie rien, mais qui désigne un objet. Diable désigne l’action de diviser, de séparer, par la médisance et la calomnie. Satan qualifie l’action de s’opposer frontalement, d’être adversaire, et d’accuser.

En fait, dans la Bible hébraïque, il semble bien que jamais il ne soit mention d’un personnage dont le nom serait Satan, avec une majuscule. Pas de personnification du mal, en quelque sorte. Bien que parfois, nos traductions n’hésitent pas à faire du satan un personnage unique, ennemi de Dieu.

On a commencé petit à petit à désigner un être spirituel appelé Satan dans certains écrits intertestamentaires, comme le livre d’Hénoc, par exemple, ou encore le livre des Jubilés, qui ne sont pas dans nos bibles. Ces livres, qui ont été écrits pour le dire très rapidement entre le moment où on a clôt le premier testament et le moment où on a commencé le nouveau, ont façonné l’imaginaire spirituel des Juifs du temps de Jésus. Disons, entre -400 et l’an 0, si vous voulez. Ils ont été rédigés en pleine domination grecque d’abord, et romaine ensuite. Et on sent l’influence de ces colonisateurs.

Évidemment, les auteurs du Nouveau testament parlaient le langage de leur époque. Les images d’une génération font partie du vocabulaire et sont intégrées à la littérature. Personne ne peut faire autrement. Nous avons donc l’utilisation, dans le nouveau testament, du nom propre Satanas pour désigner ce truc impersonnel que la Bible hébraïque qualifiait de satan.

Cette force impersonnelle – que l’on pouvait assimiler à la difficile question du mal ou du péché – est devenue dans nos textes chrétiens un personnage qui influence les êtres humains. Personnage qui, dans l’imaginaire chrétien (mais aussi dans l’imaginaire juif et musulman), est parfois considéré comme l’égal de Dieu. C’est d’ailleurs comme ça que le diable est représenté dans certains écrits intertestamentaires, copiant ainsi certaines notions du monde grec : le diable aurait une puissance équivalente à celle de Dieu, et le monde n’est qu’un grand échiquier (donc les humains sont des pions) où se joue la grande partie cosmique dont le final nous dira qui a mis l’autre échec et mat.

Le problème avec cette vision, c’est qu’elle est issue des polythéismes, où l’on imaginait des combats féroces entre des divinités. L’idée du judaïsme, puis du christianisme et de l’islam, c’est qu’il n’y a qu’un seul dieu. Concernant le mal, la question est complexe, mais concernant le satan ou le diable, c’est assez clair : au mieux, il est une force impersonnelle qui nous fait dévier des objectifs de Dieu, au pire il est un être inférieur qui ne peut rien faire en dehors de la volonté divine. Ce sont nos angoisses qui ont fait de lui un personnage très puissant qu’il faudrait craindre et ne pas déranger.

Fascination

Aujourd’hui, le diable fascine.

Dans la littérature, au cinéma, dans les jeux on aime faire apparaître des créatures qui représentent le diable. Je comprends cette fascination : nous avons en nous quelque chose qui nous tire vers le mal et nous avons besoin de mettre des mots et des images dessus.

Chez les chrétiens, on attribue au diable tout le mal qu’on ne parvient pas à expliquer rationnellement. J’ai souvent entendu dire que les hôpitaux psychiatriques étaient remplis de gens habités par le diable, ou par je ne sais quel démon. Bon, heureusement la science – qui n’arrive pas à tout expliquer – a démontré que les maladies psychiatriques n’ont pas grand-chose de surnaturel.

N’oublions jamais que nous sommes ici au niveau des représentations. C’est la pipe de Magritte, que j’évoquais au début. Les notions de diable ou de satan nous aident à comprendre les mécanismes de division qui habitent nos relations, mais il ne faut pas prendre ces choses trop à la lettre. Il n’y a pas un être maléfique qui me manipulerait et qui me ferait faire ce que je n’ai pas envie de faire.

Au fond, si je fais quelque chose de mal, c’est ma responsabilité. Ce n’est pas celle d’un diable. Si je maltraite mon prochain, c’est moi et moi seul qui le maltraite. C’est à moi qu’il sera demandé des comptes. Et il est heureux qu’il en soit ainsi : ça veut dire que je suis responsable de mes actes, et ça veut dire que je peux être pardonné. C’est une bonne nouvelle, car Dieu nous a annoncé son pardon ! Si c’est le diable qui m’a forcé, si je ne suis pas responsable de mes actes, alors je ne peux pas être pardonné. Non seulement je me sens coupable, mais en plus je suis enfermé dans cette culpabilité sans pouvoir en être libéré.

Aussi, je rappelle que la grâce de Dieu est pour nous, et que rien ne peut enlever la grâce qui nous a été faite.

Si vous croyez qu’il existe un être maléfique appelé Satan – et vous en avez parfaitement le droit -, s’il vous plaît, gardez en mémoire qu’au final, les esprits qui vous font peur ne sont que des petits souffles au creux de la main de Dieu.

Rappelez-vous que Satan n’est qu’un animal tenu en laisse par Dieu.

Ne vivez pas dans la crainte.

Ces craintes, ce sont nos angoisses qui les activent.

Mettez vos confiance en Dieu et en son amour pour vous.

Ne croyez pas tout ce qu’on raconte.

Pour moi, le diable c’est le symbole de tout ce qui en nous nous pousse à nous diviser, à nous séparer. Attention, il ne s’agit pas de nos différences. Il ne s’agit pas de nos désaccords. Il y a de la diversité et c’est très bien comme ça. Mais c’est quand on prend nos différences pour en faire des murs. Des cloisons impénétrables. Des barrières qui excluent la relation humaine.

Tout ce qui empêche le dialogue.

C’est aussi quand on exige que l’autre soit comme nous. C’est quand on accuse l’autre. Etc.

Pour moi c’est cette attitude de cœur, le diabolos. Et c’est une chose sur laquelle nous avons un pouvoir.

Je me rappelle cette parole que Dieu a dite à Caïn : « Le péché est à ta porte, comme un monstre à l’affût. Il désire te dominer, mais c’est à toi d’en être le maître. » Nous pouvons résister à cette impulsion qui vise à écraser l’autre.

En somme, le diable… envoyez-le au diable !

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