La peur

13 octobre 2020Lionel Thébaud

La peur est là. Tapie. Tout le temps.

Pour se rendre compte que nous avons peur, il suffit de voir quelles sont nos réactions spontanées et de se demander : « pourquoi est-ce que j’ai réagi comme ça ? » Je ne dirai pas toujours, mais presque toujours, c’est la peur qui nous a fait agir. La dernière fois que j’ai élevé la voix, c’est parce que j’ai eu peur de perdre la face. La dernière fois que je me suis caché, c’est parce que j’ai eu peur que telle personne me voie. La dernière fois que j’ai couru, c’est parce que j’ai eu peur de rater mon bus. La dernière fois que j’ai menti, c’est parce que j’ai eu peur d’être jugé.

La peur est là. Tapie.

Souvent, je dirai même la plupart du temps, nous ne nous en rendons pas compte. Nous ré-agissons, sans avoir le temps de ré-fléchir. Ce qui m’étonne, c’est ce que qui n’est pas réfléchi s’appelle un réflexe. Mais passons. Ainsi la peur opère en se dissimulant, et lorsque nous cherchons des explications à nos comportement, nous invoquons souvent des raisons qui masquent leur vraie cause.

Dans notre société, nous avons tendance à considérer que la peur est mauvaise. On a honte d’avoir peur, et ce dès que nous entrons en maternelle : il faut faire comme si nous n’avions pas peur. Nous jouons à masquer nos peurs. Quand quelqu’un vient nous surprendre : « même pas peur ! » Mais en fait, nous avons sursauté. Trouillomètre à bloc. C’est normal.

Pourtant, la peur a aussi des avantages. Par exemple, je ne vais pas me mettre debout sur la rambarde du balcon d’un appartement du quatrième étage. J’ai peur de tomber. Je crois bien que c’est de nature à préserver ma vie. Bien entendu, si je suis assez agile il se peut que je ne glisse pas, mais ici la peur me protège. Les réflexes de peur nous amènent souvent à éviter les dangers.

Les animaux sont peut-être les seuls êtres vivants à ressentir la peur. Plus, à l’état naturel, ils semblent motivés par la peur. Et nous, c’est toujours utile de le rappeler, faisons partie du règne animal. Le problème, c’est quand la peur n’est plus sous contrôle. Ma peur, je peux la gérer : je ne vais pas marcher sur la rambarde, mais si c’est le seul moyen de porter secours à mon voisin en danger, je vais peut-être le tenter, et la peur va m’aider à prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas tomber. Mais si jamais ma peur me paralyse, si elle me rend incapable de penser un peu rationnellement la situation, alors la peur est problématique.

La peur est problématique aussi quand elle nous pousse à avoir des comportement excessifs, comme des colères démesurées, ou des actes violents, ou des attitudes sociales néfastes, c’est-à-dire quand elle nous fait perdre le contrôle de nous-mêmes. Et dans une certaines mesure, parfois, la peur nous replie sur nous-même. C’est le cas par exemple lorsque ceux qui ont de l’argent n’en donnent pas à ceux qui en ont moins. C’est le cas lorsque nous critiquons les migrants. C’est le cas lorsque nous parlons dans le dos des personnes que nous connaissons.

Et parfois, la peur c’est le ressort qui va nous aider à reprendre espoir, à remettre le pied dans la vie : nous avons peur que la société nous prive de nos libertés, alors nous inventons des moyens de contourner ces privations. Nous avons peur de manquer d’énergie, alors nous cherchons comment produire de l’énergie autrement.

Nous avons donc d’un côté la peur qui nous fait perdre le contrôle, et de l’autre la peur qui nous stimule pour rester en vie. Reste à savoir si c’est une peur qu’il nous intégrer, accepter et respecter, ou si c’est une peur qu’il nous faut dépasser, pour nous remettre en mouvement.

Vous comprenez maintenant sans doute pourquoi mes poils se dressent quand j’entends « il ne faut pas avoir peur » ou bien quand j’entends que la peur est un sentiment néfaste. Comme beaucoup de phrases de ce type, ces injonctions deviennent automatiques et nous avons tendance à les prendre pour des affirmations toujours vraies. Nous les intégrons sans les penser. Parce que nous ne percevons que les situations où elles s’appliquent dans nos vies. Comme « jamais deux sans trois », elles nous guident lentement vers une conception superstitieuse de la vie. Or, mise à l’épreuve des faits, nous voyons que la peur n’est pas toujours mauvaise conseillère.

Je préfère largement reconnaître ma peur, et – lorsque c’est nécessaire – m’emparer de cette parole, que l’on trouve 365 fois dans le texte biblique : « n’aie pas peur ! », qui me donne le courage d’avancer et de prendre ma vie à pleines mains, librement, avec une audacieuse prudence.

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