La maladie de la page blanche

18 janvier 2021Lionel Thébaud

Le jeune Samuel servait le Seigneur, sous la surveillance d’Héli.
En ce temps-là, il était rare que le Seigneur parle directement à un être humain ou qu’il lui accorde une vision.
Une nuit, le prêtre Héli, qui était devenu presque aveugle, dormait à sa place habituelle.
Samuel aussi dormait.
Il était dans le sanctuaire du Seigneur, près du coffre de l’alliance.
Avant l’aube, alors que la lampe du sanctuaire brûlait encore,
le Seigneur appela Samuel.
Celui-ci répondit :
« Oui, maître ! »,
puis il accourut auprès d’Héli et lui dit :
« Tu m’as appelé ; me voici ! »
– « Je ne t’ai pas appelé, dit Héli ; retourne te coucher. »
Samuel alla se recoucher.
Une seconde fois le Seigneur appela :
« Samuel ! »
L’enfant se leva et revint dire à Héli :
« Tu m’as appelé ; me voici ! »
– « Non, mon enfant ! répondit Héli, je ne t’ai pas appelé ; retourne te coucher. »
Samuel ne connaissait pas encore personnellement le Seigneur, car celui-ci ne lui avait jamais parlé directement jusqu’alors.
Pour la troisième fois, le Seigneur appela :
« Samuel ! »
Samuel se leva, revint trouver Héli et lui dit :
« Tu m’as appelé ; me voici ! »
Cette fois, Héli comprit que c’était le Seigneur qui appelait l’enfant.
Il lui dit alors :
« Va te recoucher. Et si on t’appelle de nouveau, tu répondras : “Parle, Seigneur, ton serviteur écoute !” »
Samuel alla donc se recoucher à sa place.
Le Seigneur vint et se tint là ; comme les autres fois, il appela :
« Samuel, Samuel ! »
L’enfant répondit :
« Parle, ton serviteur écoute ! »

1 Samuel 3.1-10



Léa et moi, nous avons des petits rituels qui ponctuent le quotidien ou la semaine. Un de nos rituels quotidiens, c’est la lecture, à haute voix, d’un livre, avant le coucher. Nous choisissons un livre, et chaque soir nous en lisons au moins un chapitre, à tour de rôle. C’est très chouette parce qu’en faisant ça, nous nous constituons une culture littéraire commune. C’est le quatrième livre que nous lisons depuis que nous avons commencé. Nous venons d’en débuter la lecture, et pour l’instant ce livre policier parle d’un écrivain qui a un énorme succès avec son premier roman, et qui – devant écrire son deuxième bouquin – est atteint de la maladie de la page blanche. Rien ne sort. Pourquoi ? Parce que cet écrivain se met la pression pour faire un livre qui soit meilleur que le précédent. La pression que l’on se met pour faire mieux, voire pour faire aussi bien que ce que l’on a fait avant, a souvent pour effet de nous couper les jambes. Car alors ce n’est pas notre cœur que nous écoutons, mais c’est le désir de réussir, le désir de maintenir une réputation, une performance, voire un statut. « On ne peut pas faire moins bien » se dit-on. Le regard des autres est très important pour nous, et parfois ce genre de choses – qui caractérisent la dynamique de l’orgueil – vient nous pourrir de l’intérieur et tuer nos talents.

Cette logique vient s’insinuer dans notre vie spirituelle, vous savez ? Il y a dans nos spiritualités quelque chose qui nous pousse à rechercher la performance. Au lieu de nous mettre au défi d’être plus sage, nous nous mettons au défi d’être plus sage que les autres. Ou meilleur prédicateur que les autres. Ou de passer plus de temps à prier que les autres. Ou de lire la Bible plus que les autres. En fait, ce qui pose souci, évidemment, c’est le « que les autres ». Et je vous assure que le « que les autres » n’est pas toujours conscient. « Untel a fait ça, je dois faire aussi bien ». Mais il n’y a pas que le rapport à l’autre, il y a le rapport à soi aussi. Je vais continuer, tant que je serai votre pasteur, à vous encourager à vous dépasser. Pas de beaucoup hein, juste un peu. A bouger votre curseur d’un cran, d’un seul, mais régulièrement. Parce qu’on peut faire un peu mieux. Mais le problème avec ce type d’encouragements, c’est qu’on risque de gommer toutes les situations où le repos est nécessaire. Les situations où il faut appuyer sur pause. Et quand on est malade, quand on est proche du burn-out ou quand on est dedans, quand on a déjà beaucoup donné, quand d’autres – comme notre famille par exemple – ont besoin de nous… alors il faut savoir ralentir. Le mot décroissance prend ici tout son sens. Ce moment, où il faut ralentir, nous insupporte. Nous avons l’impression de régresser et notre estime en prend un coup. Mais vous savez quoi ? Il faut que nous passions par là et que nous acceptions de ne pas être dans la productivité. Regardez la nature ! Elle vit au rythme des saisons, et il y a toujours une saison où les êtres vivants ralentissent : pour la plupart c’est pendant l’hiver, mais d’autres vivent au ralenti pendant l’été, par exemple. Si l’activité était intense toute l’année, l’épuisement serait tel qu’il mènerait à leur mort ! Eh bien nous, c’est pareil. Nous avons besoin de ralentir à certaines périodes. Quand notre rythme n’est pas en accord avec ce que nous sommes, il faut bien convenir que la maladie ou d’autres désagréments nous forcent à faire moins. De toute façon, vous n’êtes pas appelé·e·s à être dans la performance. Vous êtes appelé·e·s à vivre. Et c’est ce que le texte du jour m’a inspiré aujourd’hui – enfin… après m’être retrouvé dans la sensation désagréable d’avoir chopé la maladie de la page blanche !





Samuel n’aurait pas dû naître : Hanne, sa maman, était stérile. Déjà là, il y a ce qui est ressenti comme un échec. Hanne n’est pas capable d’enfanter, alors que les sociétés sont fondées sur la croyance que le rôle de la femme est de donner naissance à des enfants. Comme s’il n’y avait que ça d’important et de significatif dans la vie… Hanne avait attrapé la maladie de la page blanche, elle ne pouvait pas faire ce que les autres femmes faisaient normalement. Elle ne pouvait pas faire ce qu’on exigeait d’elle. Alors, seul recours pour être acceptée dans la société des humains, elle prie Dieu. Et Dieu l’exauce – alors qu’il n’exauce pas toujours nos demandes. En réponse à cet exaucement, elle consacre son enfant, Samuel, pour servir Dieu dans le temple de Silo. Ça veut dire qu’elle le destine à la prêtrise.

Voilà donc que le petit Samuel vit séparé de sa mère – il voyait ses parents une fois par an, lors du sacrifice annuel, nous dit le chapitre 2 -, il vit seul avec le prêtre Héli, dans le sanctuaire de Silo. Dans sa relation avec son père et avec sa mère, il vit la maladie de la page blanche. A l’époque on n’insistait pas, comme on le fait aujourd’hui à tort, en disant « un papa, une maman ». Il n’a plus ses parents pour l’éduquer, et ce, dès son sevrage. Dans ce temple, on avait déposé l’arche. Le texte nous apprend que Samuel dort « dans le sanctuaire du Seigneur, près du coffre de l’alliance ». Samuel entend une voix pendant son sommeil. Et il est persuadé que c’est le vieux prêtre qui l’appelle. Le texte nous dit que le prêtre est aveugle. Là aussi, je vois la page blanche. Quand la Bible nous parle d’un aveugle, il s’agit de quelqu’un qui ne sait plus où il est, quelqu’un qui ne voit plus clair dans sa situation. Comme Paul, qui devient aveugle après avoir rencontré le Christ, pour lui montrer combien il avait été aveugle pendant qu’il persécutait l’Église. Ou comme cette phrase de Jésus désignant les religieux de son temps : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Bref, le prêtre Héli est aveugle, il ne sait plus où il va. Il vit la maladie de la page blanche pour sa vie personnelle. Et aveugle comme il est, il a du mal à comprendre ce qui arrive au petit Samuel. C’est au troisième coup que Héli comprend qu’il se passe quelque chose. Et là il apprend à Samuel comment répondre à l’appel divin : « Va te recoucher. Et si on t’appelle de nouveau, tu répondras : Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! »





Voilà. C’est tout simple. Et de cette simplicité j’en tire deux enseignements. Simples aussi, mais qui me semblent très importants.

D’abord – je le place en premier – l’Esprit de Dieu n’a pas besoin que vous vous surpassiez pour faire avancer le Royaume. Il veut juste que vous fassiez votre job. Le Saint-Esprit n’est pas dans la performance. Il est dans les petites choses de la vie quotidienne. Notre société, qui rêve de toute-puissance, nous pousse à nous affranchir de nos limites, voire à faire comme si nous étions illimité·e·s. Or, nos limites sont là, et elles sont nombreuses. Quand tout semble aller bien, on oublie que nous sommes des êtres limités. Nos rêves sont habités par des personnages imaginaires qui sont en bonne santé, et nous voyons les limites comme des marques de faiblesse, et ça nous est insupportable. Le détournement de versets bibliques, comme cette phrase de Paul, par exemple : « je peux tout par celui qui me fortifie », est catastrophique. Parce qu’on oublie qu’il a aussi dit : « c’est quand je suis faible que je suis fort ». Accepter notre faiblesse, c’est reconnaître que la réussite – donc la performance – n’est pas ce qui est essentiel pour la vie. Dans notre société, nous avons beaucoup de compassion pour les gens qui travaillent dur et à qui il arrive un malheur. Mais quelle compassion avons-nous pour les gens qui, pour une raison ou une autre, se trouvent incapables de travailler dur ? Ces gens qui sont vraiment sans ressources, parce qu’ils sont malades, ou parce qu’il sont découragés ? Rappelez-vous que Jésus est resté « petit », et qu’il ne nous montre pas un Dieu Tout-Puissant, mais un Dieu caché, discret et respectueux de nos propres limites. Si Dieu respecte nos limites, pourquoi ne les respecteriez-vous pas ?

Deuxième point, méfions-vous des méthodes. Héli le prêtre pouvait très bien, comme c’est la mode aujourd’hui, jouer les gourous et initier Samuel à des techniques spirituelles qui lui permettraient de percer les secrets de la révélation divine – ou comment forcer Dieu à parler en 12 étapes initiatiques. La question de la relation à Dieu et de la faculté d’entendre la voix de Dieu est devenue un enjeu de performance. Nous avons en nous une petite voix qui ne cesse de nous dire que nous devons plus prier, que nous devons plus lire la Bible, que nous devons plus ceci ou plus cela… Et cette voix se fait accusatrice. Elle nous fait nous sentir mal parce qu’elle est le reflet de notre imagination : nous avons une image – pour ne pas dire une idole – de ce que devrait faire un vrai chrétien, une vraie chrétienne. C’est un poids incroyablement lourd et incroyablement inutile, car ces accusations ne nous ont jamais aidé à changer de comportement de manière profonde. La culpabilité n’est pas un moteur, elle est un frein. La vérité, elle se trouve dans votre relation personnelle avec Dieu. Et oui, il y a des gens qui prient 3 heures par jour. Il y a des gens qui passent leur temps dans leur Bible. Il y a des gens qui distribuent tous leurs biens aux pauvres. Il y a des gens qui sont tous les dimanche au culte. Et alors ? Si tu te sens coupable de ne pas assez faire ceci ou cela, bats-toi contre ces pensées. Elles ne mènent à rien. Entraîne-toi plutôt à voir Dieu dans tout ce que tu vis au quotidien. Et si le désir vient de lire la Bible ou de venir au culte, alors donne-toi les moyens d’accomplir ce que ton cœur veut. Héli ne donne pas de méthode, il ne dit pas à Samuel que pour entendre Dieu il doit prier longtemps ou étudier les textes bibliques. Que lui dit-il ? Il lui dit : « Va te coucher ». Le degré zéro de la performance.





Alors voilà, je termine là-dessus. La vie c’est, en règle générale, aller de l’avant, améliorer un peu les choses, dans le respect des gens qui nous entourent. Mais il y a des saisons, des périodes, plus ou moins longues en fonction des personnes et des événements que nous vivons, qui met ce que nous considérons comme la vie normale entre parenthèses. La situation devient extraordinaire. Ces périodes nécessitent que l’on ralentisse et que l’on accepte de ne pas être performant. C’est dur, dans une société qui valorise la concurrence. Quand on a une jambe cassée, on ne court plus le marathon. Quand on tombe, il faut se relever avant de reprendre notre route. Quand on est épuisé, il faut prendre du repos. Il faut prendre soin de soi. Ce n’est jamais facile à vivre, ça a un côté déprimant, mais c’est un besoin essentiel exprimé par notre corps et par notre esprit. Et oui, il existe des personnes qui, étant KO, ont une énergie incroyable. On a l’impression que ces personnes, en se dépassant, récupèrent des forces de cette manière. Ça existe, des gens comme ça. Nous en avons connu. Nous en connaissons peut-être encore. Mais ce n’est pas un modèle qu’il nous faudrait suivre. Ce n’est pas un exemple qui doit nous faire culpabiliser de ne pas être forgé du même métal. Et dans notre récit, c’est justement quand Samuel va se coucher que Dieu l’appelle.

Voilà qui devrait nous faire méditer.

Ce message a été enregistré en format audio. Si vous souhaitez entendre ma douce voix et suivre le déroulé du culte au sein duquel il a été prononcé, cliquez sur le bouton suivant :

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