Je ne comprends pas le concept de « crainte de Dieu ». Peux-tu m’expliquer ce que ça signifie pour toi ? (P. C.)

27 janvier 2021Lionel Thébaud

Dans la Bible, on rencontre fréquemment une expression difficilement compréhensible pour des gens qui, comme nous, vivent au XXIe siècle. Il s’agit de la « crainte du Seigneur ». Extraits bibliques (tirés de la Nouvelle Bible Segond).


Tu observeras les commandements du SEIGNEUR, ton Dieu, en suivant ses voies et en le craignant.
Deutéronome 8.6
C’est le SEIGNEUR (YHWH) des Armées que vous devez reconnaître pour saint, c’est lui que vous devez craindre, c’est lui que vous devez redouter.
Ésaïe 8.13
Connaissant donc la crainte du Seigneur, nous cherchons à persuader les humains ; nous sommes en pleine lumière devant Dieu, et j’espère être aussi en pleine lumière dans votre conscience.
2ème lettre aux Corinthiens 5.11

Je ne veux pas vous assommer avec des citations sur la crainte, que certains auteurs bibliques estiment devoir nous faire éprouver à l’égard de Dieu : il y en a beaucoup, et ces versets donnent un aperçu suffisant pour voir que, selon eux, nous devons craindre Dieu.

Le terme grec (phobeomai, terme dans lequel on reconnaît phobie) est très clair : devant le danger, l’être humain « éprouve un sentiment qui lui fait appréhender un effet nuisible » (Xavier Léon-Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament, p. 191). Craindre, c’est – pour le grec – avoir peur. Il s’agit à proprement parler de la mort, de la maladie, bref, de tout ce qui représente un danger pour nous. Ce qui étonne, c’est que c’est ce verbe qui est utilisé pour parler de notre relation avec Dieu. Est-il écrit que nous devrions avoir peur de Dieu ? En hébreu, le terme yaréh a exactement la même valeur qu’en grec : il s’agit d’avoir peur. Mais – tout comme pour le grec ! – il ne faudrait pas enfermer le sens d’un mot trop rapidement. En effet, l’étymologie, c’est intéressant, mais les mots dans l’Antiquité n’ont pas la même valeur que nos mots à nous. Le langage évolue, le sens glisse, et le mot phobie n’avait pas à l’époque le sens exclusif et radical que nous lui donnons aujourd’hui : le terme a aussi le sens d’honorer, de respecter, d’être saisi d’étonnement devant le sentiment du sacré… C’est la raison pour laquelle beaucoup de commentateurs affirment que la crainte de Dieu n’a pas grand-chose à voir avec la peur de Dieu : il s’agit plutôt de l’expression d’un sentiment de reconnaissance de sa grandeur et d’un profond respect, qui mène l’être humain à se comporter d’une manière qui soit conforme à ce que Dieu lui demande ou lui commande. Ce sentiment se transformerait en adoration et confiance, qui exclurait l’idée même de peur. C’est pourquoi, dans cette même Bible, on peut entendre des versets qui semblent contredire notre première série d’extraits, en suggérant qu’il ne faudrait pas craindre Dieu :


Samuel invoqua l’Eternel, et l’Eternel envoya ce même jour du tonnerre et de la pluie. Tout le peuple eut une grande crainte de l’Eternel et de Samuel. Et tout le peuple dit à Samuel: Prie l’Eternel, ton Dieu, pour tes serviteurs, afin que nous ne mourions pas; car nous avons ajouté à tous nos péchés le tort de demander pour nous un roi. Samuel dit au peuple: N’ayez point de crainte! Vous avez fait tout ce mal ; mais ne vous détournez pas de l’Eternel, et servez l’Eternel de tout votre coeur.
1 Samuel 12.18-20
Vous n’avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions: Abba! Père!
Lettre aux Romains 8.15
La crainte n’est pas dans l’amour, mais l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n’est pas parfait dans l’amour.
1ère lettre de Jean 4.18


Néanmoins, le terme de crainte, dans la Bible, est très majoritairement une consigne : il faut craindre Dieu. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, ce terme ne fait pas beaucoup sens. Mais avant d’aller plus en avant sur ce que je pense, moi, de cette idée de crainte de Dieu, j’aimerais indiquer quelque chose qui me semble important dans la manière dont le premier testament envisage cette question.





Il faut revenir au concept d’alliance : dans la Bible, Dieu, à plusieurs reprises, établit des alliances. Il y a par exemple l’alliance de Noé, que Dieu fait avec toute l’humanité, et ce que l’on appelle les dix commandements, que Dieu fait avec les Hébreux. Ces alliances sont inspirées des régimes politiques de l’Antiquité : les archéologues ont retrouvé des traités d’alliance des empires anciens. A titre d’exemple, ils ont retrouvé en 2009 une tablette assyrienne qui contient la formule : « Tu aimeras Assurbanipal, ton Seigneur, comme toi-même » (voir Le Monde des Religions). Ce qui, assurément, fait écho à notre mémoire biblique ! On voit, en comparant ces traités politiques avec les termes de l’alliance divine dans la Bible, comment les auteurs bibliques se sont inspirés de ces documents et de ces réalités sociales pour décrire la relation qu’ils entretenaient avec leur dieu : une alliance, où la divinité offrait une protection et une bénédiction, à condition que le vassal soit fidèle et serviable. Car en effet, les traités de protection exigeaient que les protégés aient de la crainte et servent fidèlement leur protecteur. La crainte de Dieu, ce n’est pas la peur (bien qu’elle ne soit pas absente, tout comme nous avons la peur du gendarme lorsque nous dépassons les limitations de vitesse) mais une attitude de fidélité à l’alliance. D’ailleurs, pour les psaumes, craindre Dieu signifie « garder son alliance et se souvenir d’accomplir ses volontés. » (Psaume 103.18).

Ce type d’alliances ne prend plus corps de cette manière dans notre société aujourd’hui. Il est donc difficile pour la plupart de nos contemporains de s’exprimer en ces termes de crainte. Même quand on affirme haut et fort qu’il s’agit là d’un grand respect. Il me semble nécessaire de trouver un terme pour exprimer la relation que j’ai avec Dieu. Je suis pétri de ce verset qui dit que l’amour parfait bannit la crainte. Ma relation est basée sur la confiance. Cette confiance, ce n’est pas l’idée que Dieu me protégera du malheur. Je comprends le besoin de protection que mes semblables désirent, mais je ne l’éprouve pas moi-même. D’ailleurs, dans les faits, cette demande de protection à une divinité ne me semble pas convenir dans le rapport que les êtres humains entretiennent avec leur dieu. En effet, d’une part, Dieu n’exauce pas cette prière, puisque nombre de personnes (les croyantes comme les non croyantes) ne sont pas épargnées par les malheurs. D’autre part, si Dieu exauçait ce type de prières, il y aurait un effet pervers non négligeable : les gens se mettraient à croire en Dieu uniquement pour être protégés du malheur. Le Dieu dont parle la Bible n’est pas ce genre de divinités. Il n’apporte pas de protection magique. En tout cas, pas dans mon expérience. Je réagis systématiquement lorsque, dans un film, un parent dit à son enfant : « je te promets qu’il ne t’arrivera rien ». Je me dis d’abord que je ne voudrais pas qu’il ne m’arrive rien. Et ensuite je regarde ma vie, et je vois combien les malheurs qui me sont arrivés m’ont appris à m’ancrer davantage dans le réel, et à me révéler un peu plus qui je suis. Le malheur fait partie de la condition humaine, et je me mets en devoir d’apprendre à le dépasser, pour y trouver une énergie de vie. Je précise sans développer que je ne parle pas du malheur qui détruit l’être. Ce type de malheur, c’est une autre affaire.

La confiance, je la mets plutôt dans le fait que ce Dieu, auquel je crois, est là, avec moi, tout le temps. Qu’il a établi sa demeure en moi – comme en toute personne, à vrai dire – et que j’ai la chance incroyable de le percevoir. Qu’il ne m’abandonnera jamais, parce que s’il partait je ne pourrai plus vivre : il est le fondement de l’être (de mon être, mais de l’être de tout vivant), et si je perds ce fondement, ma vie s’arrête, tout simplement. J’ai confiance dans le fait qu’il m’aide à surmonter les difficultés de ma vie. Qu’il m’aide à mieux faire ce que je ne parviens pas à bien faire. Il ne s’agit pas de réussir, mais il s’agit de faire un peu mieux. Ou beaucoup mieux, selon les cas. Et surtout, j’ai confiance dans le fait qu’il m’aime et qu’il m’accueille, tel que je suis.

C’est pourquoi je ne valorise pas vraiment cette idée de crainte de l’Éternel, telle qu’elle est véhiculée dans les écrits bibliques, ainsi que dans certaines Églises. J’en comprends la dynamique, j’en saisis le sens, mais j’avoue que ça ne me parle pas du tout, dans le cadre de ma relation à Dieu. Je respecte les personnes pour qui ça a du sens, mais je suis persuadé que ça ne peut pas avoir de sens pour mon entourage. Et j’invite les théologiens et les théologiennes à sortir de cette idée pour trouver des mots qui parlent à mes contemporains. Et en vérité, des théologien·ne·s ont déjà commencé cette œuvre. J’en veux pour preuve que dans la Bible Nouvelle Français Courant (que j’utilise depuis qu’elle est sortie!), la crainte de Dieu est le plus souvent traduite par respect profond ou expression équivalente.



Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Article précédent

Le blog de lecture "Allez, je lis"

27 janvier 2021

Article suivant

Les Cahiers Bibliques de Foi et Vie

29 janvier 2021