Sur le deuil animal

27 mai 2026Lionel Thébaud

Aimer les chiens, c’est accepter une certaine idée de la mort. C’est un accord tacite, depuis le jour où on va chercher l’animal jusqu’à son dernier souffle. L’amour des chiens est à la fois un cadeau et une malédiction, c’est une des choses les plus pures de cette planète et en même temps, c’est une douleur qui s’annonce. Avoir un chien, c’est vivre avec un compte à rebours parallèle, un compte à rebours dont la machine serait détraquée et accélèrerait sans qu’on n’y puisse rien. Mais si on accepte que la mort d’un animal nous plonge dans une telle douleur, ne doit-on pas aussi accepter la valeur de sa vie ? C’est peut-être pour ça que le deuil canin reste un impensé. Parce qu’il nous force à envisager la valeur de ces vies animales que nous concevons volontiers comme mineures ou sacrifiables.

Ovidie, Assise, couchée, debout !, pp. 120-121.

Dans ce petit livre, Ovidie nous parle des chiens, de la relation que les femmes et les chiens ont eu au cours de l’histoire, et de sa relation avec les chiens qu’elle a accueillis jusqu’ici. C’est un livre important pour penser notre place d’humains avec les autres animaux, ainsi que notre place d’hommes avec les femmes (j’imagine que ça aide à penser aussi la place des femmes dans un monde d’hommes, mais ce n’est pas à moi de le dire).

Ici, je n’ai pas l’intention de développer tout ce qu’Ovidie dit de précieux à ce sujet. Je préfèrerais que vous lisiez le livre par vous-même. Dire et redire, c’est important quand il s’agit de traduire une pensée obscure auprès du plus grand nombre (comme, par exemple, expliquer un concept de Paul Tillich ou de Paul Ricœur auprès de « simples fidèles » de paroisse). Mais ici, Ovidie s’exprime dans un langage commun, accessible, et je ne vais pas jouer les perroquets juste pour le plaisir de répéter que je suis très sensible à ce que développe l’autrice dans son livre.

Ce que je désire souligner ici, c’est plutôt le côté tabou de la vie et de la mort animale. Attention : nous sommes des animaux, et je trouve toujours un peu bizarre de considérer « les animaux », comme s’il y avait des points communs très forts entre la fourmi et l’éléphant, sans y inclure l’être humain. Néanmoins, puisque dans le langage courant nous nous séparons des autres espèces animales, pour la facilité du propos, je vais maintenir cette distinction stupide. Pardonnez ma paresse.

Avec Léa, nous avons accueilli Willy en septembre 2024. C’était un vieux braque allemand qui était condamné à mourir en chenil, suite au décès de son maître adoré. Je vous renvoie à cet article que j’avais écrit quatre mois après son adoption. Il y aurait tellement de choses à dire de plus aujourd’hui… Personne ne veut adopter un vieux chien, parce qu’on croit qu’un vieux chien ne peut plus apprendre (ce qui est faux), mais surtout, je pense, parce qu’on sait qu’on va très vite devoir vivre le deuil. Notre souffrance à venir compte beaucoup plus que la souffrance du chien. Sans doute par égoïsme, d’ailleurs.

Vers octobre 2025, on a vu notre Willy se dégrader subitement : il respirait moins bien, on constatait une baisse de vitalité, parfois il n’avait que moyennement faim, ce gros vorace ! Et il passait son temps à gémir. Il ne supportait même plus de rester allongé dans ses positions préférées. Quelque chose n’allait pas. Direction : clinique vétérinaire. Examens. Résultat : sa rate était toute perforée, une tumeur a même pénétré d’autres organes. Donc on savait, quand on l’a accueilli, qu’il ne vivrait pas très longtemps, mais là nous avons compris que c’était à notre porte.

Le 21 janvier 2026, sur Facebook, j’écrivais ceci : « Ça y est, c’est fini. Fin du voyage. Il y a un an et demi, Léa Steydli et moi avons accueilli Willy chez nous. Il venait de passer presque une année à SPDA Refuge après la mort de son maître. Willy était marqué, traumatisé par le sentiment d’abandon, et il était très angoissé. Petit à petit, avec beaucoup d’amour et de patience, avec le dépassement de nos limites, parfois, aussi, Willy a réussi à nous faire confiance et à se sentir chez lui. On a senti le moment où il nous a adopté. Ce vieux compagnon âgé de 12 ans est retourné dans son pays natal, le Ciel. Les étoiles. Le feu porteur de vie et de lumière. Dans ce lieu des origines où nous nous retrouverons sûrement, Dieu sait comment. Pensée à Vacances De Wouf et à Pattounessitter pour le soin qu’elles ont pris de Willy quand nous ne pouvions pas être là. Un grand merci à la Clinique Veterinaire Des 4 Pattes Chartraines pour leur accompagnement très sensible et très respectueux. Maintenant, c’est une vie sans Willy qui commence. Avec le manque. »

Concrètement, nous nous sommes rendus à la clinique pour ses derniers instants. Nous sentions que c’était la fin et qu’il souffrait beaucoup. Nous avions imaginé profiter avec lui de sa dernière semaine, en lui faisant vivre les plus belles balades, en lui procurant le plus de plaisir possible, tout en veillant à ce qu’il souffre le moins possible. Mais en appelant la clinique le mercredi, espérant un rendez-vous pour le vendredi, ou mieux, le samedi, nous apprenons qu’il n’y a pas de place avant le mardi suivant. Sauf à venir le jour-même, où il reste une place en soirée. Grande déception, puisque nous sentions (c’est du « senti », pas du savoir) que ce serait terrible pour lui, côté souffrance, s’il devait encore vivre 7 jours dans ces conditions. Il ne nous est resté que 10 heures pour lui faire vivre ses meilleurs derniers moments. Rude.

Arrivés au moment fatidique, nous entrons dans la salle d’attente, et c’était comme aux urgences : long, long, long. Willy sentait que ça ne sentait pas bon. Les chiens n’aiment pas spécialement les hôpitaux, eux non plus, allez savoir pourquoi. Mais s’il montrait des signes d’inquiétude et d’impatience, il a été extra.

On vient nous chercher. Nous expliquons que pour nous, ça nous semble être le moment – bien que le moment idéal aurait été dans 3 jours. C’est comme ça. Léa avait apporté le plaid de Willy. Elle s’installe dessus par terre et prend Willy dans ses bras. Elle passe du temps avec lui, à le caresser, lui parler, lui faire des bisous. A serrer ce grand corps dans ses petits bras. Puis au bout d’un moment, nous demandons à la vétérinaire (patiente et très sensible à notre douleur) de l’endormir. Willy s’endort dans les bras de sa petite maman. Le plus dur reste à faire.

Léa pleure au rythme des battements du coeur de Willy, qui sans doute fait de très beaux rêves de chien. Je suis très ému car je la vois se débattre avec ses milliards de questions : est-ce que ce que nous faisons est bien ? Si c’est le mieux que nous puissions faire, est-ce que c’est bien pour autant ? Avons-nous le droit d’ôter la vie à notre meilleur ami ? Au fond, ne l’avons-nous pas trahi, lui qui avait confiance en nous au point d’accepter de venir dans cet hôpital, persuadé qu’il en ressortirait vivant ? Pourquoi n’avons-nous pas pu faire ça à la maison (tout le monde préfèrerait mourir chez soi) ? Puis au bout d’un moment, Léa dit : « C’est bon ». La vétérinaire s’assure que c’est vraiment bon, et avec beaucoup de tact, elle injecte le produit mortel dans les veines de Willy. Léa sent son coeur s’arrêter doucement, puis plus rien. Plus de battement. Plus de souffle. Rien. C’est fini. Pour Willy en tout cas.

Elle reste longtemps avec ce corps sans vie. Triste à en crever. D’une tristesse qui ne la quittera probablement jamais. Qui, peut-être, sera un peu moins présente – parce que la vie reprend le dessus – mais certainement pas moins forte à chaque fois qu’elle y pensera, plusieurs fois par jour. Et cette tristesse, comment l’assumer, dans une société où l’on vous dit à longueur de temps que la vie d’un animal ne compte pas vraiment ? Où peut-on la dire et la vivre, sans qu’on nous ridiculise, ou – au mieux – qu’on nous regarde en silence avec un air de dire : « tu en fais des caisses pour pas grand-chose » ? Et comment peut-on assumer de préparer un lieu et un temps pour honorer la vie de ce compagnon perdu ? Quels rituels ? Dans quelles spiritualités ? Quel accompagnement ? « Pour la perte d’un chien, nous sommes seuls et notre peine ne peut être vraie, authentique, car nul ne nous contraint à l’exprimer, et même nous courons le risque de paraître ridicule à certains » (Jean-Pierre Hutin, Mabrouk, chien d’une vie, dans lequel l’auteur fait le récit de la mort de ce célèbre toutou de 30 millions d’amis, et de la douleur que cette mort a générée chez lui. Cité par Ovidie).

Et aujourd’hui, Willy manque. A moi moins qu’à Léa, soyons honnête. Mais il manque quand-même. Et il serait bon qu’en paroisse, on se penche sur la question du deuil non-humain. Parce que les relations que nous développons avec certains animaux sont de vrais partages d’émotions, de sentiments, de moments vécus ensemble, et parce qu’eux aussi sont des êtres sensibles, qui sont venus toucher notre sensibilité. Quand nous disons, lors des cérémonies religieuses liées au décès d’une personne, que « tout ce qui a connu l’amour retourne dans l’Amour », pensons-nous vraiment ce que nous disons ? Parvenons-nous à considérer que ce que nous ressentons pour un animal non-humain, c’est aussi de l’amour ?

J’ai peur de connaître la réponse. Mais moi, en tant que pasteur, j’aimerais que ça change. J’aimerais que nous parvenions à proposer aux personnes en deuil un accompagnement digne de ce nom. Parce que ces vies comptent.

 


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