Ne pas déranger !

11 mai 2026Lionel Thébaud

J’habite dans une maison bourgeoise, à Chartres, juste derrière le temple protestant. On appelle ça un presbytère : une maison appartenant à la paroisse, où loge le pasteur de la communauté. J’y habiterai jusqu’au 30 juin 2026, puisque je déménagerai ensuite en Normandie.

Nous sommes le lundi 11 mai, au moment où j’écris ces lignes. Je viens de rentrer la poubelle dans la cour du presbytère. C’est une poubelle verte équipée de deux petites roues, dans laquelle je dépose mes sacs bleus remplis d’ordures ménagères. Je la mets sur le trottoir pour que les éboueurs la vident, tôt le matin. Et je viens de prendre conscience de quelque chose d’important.

Ca dérange qui ?

L’allée qui mène à la maison est faite de terre et de cailloux. Quand on y fait rouler une poubelle, cela produit un vacarme impressionnant. Sortir ou rentrer les poubelles la nuit, c’est réveiller le voisinage à coup sûr.

Alors, depuis longtemps, j’ai pris l’habitude de porter la poubelle quand elle est vide, pour éviter le bruit. Pour ne pas déranger.

Le problème, c’est que mon corps est douloureux, tout le temps. Je ne peux jamais oublier que j’ai mal. Porter cette poubelle sur ce chemin me fait systématiquement souffrir : les épaules, les articulations, les pieds. Tout proteste en moi.

Et aujourd’hui, en faisant ce geste banal, j’ai compris quelque chose. À 49 ans. C’est un peu tard.

Depuis l’enfance…

Comme beaucoup d’enfants, j’ai grandi avec l’idée qu’il ne fallait pas interrompre les adultes. Ce qu’ils avaient à dire comptait davantage que ce que j’avais à dire, moi. Et cette logique s’est ensuite glissée partout :

— baisse la musique ;
— quand tu rigoles, on t’entend de loin ;
— t’es obligé de dire tout ce qui te passe par la tête ? ;
— pousse-toi, tu gênes ;
— tu respires fort, toi…

À force, j’ai eu le sentiment que tout ce que je faisais, disais — ou simplement étais — dérangeait.

Je sais que formulé ainsi, cela peut sembler exagéré ou plaintif. Mais c’est malgré tout le ressenti qui s’est construit en moi au fil des années.

Et ça continue…

À cela s’ajoutaient des injonctions plus sociales. Quand on grandit dans un milieu populaire, on apprend très tôt qu’il faut surveiller sa manière de parler, de se tenir, d’occuper l’espace, sous peine d’être immédiatement jugé. Il faut montrer qu’on est « respectable ». Montrer qu’on mérite d’être considéré correctement.

Et je me dis parfois que, malgré tout, j’appartiens encore à des catégories relativement épargnées : je suis un homme, hétérosexuel, européen. D’autres connaissent des pressions bien plus violentes encore.

Avec le temps, j’ai réussi à me libérer de certaines de ces injonctions. J’assume davantage ce qui me plaît, même quand cela paraît étrange ou déplacé aux yeux des autres : certaines choses qui me font rire, mes goûts musicaux ou cinématographiques, ma manière d’être, produisent beaucoup d’incompréhension.

Mais aujourd’hui, avec cette histoire de poubelle, j’ai compris à quel point l’idée de « ne pas déranger » gouvernait encore ma vie.

Impact

Dans mes relations, je fais très attention à ne pas imposer quoi que ce soit. Comme pasteur, je propose souvent des activités ou des engagements à d’autres personnes, mais je refuse de les manipuler par la culpabilité ou la pression. Je veux laisser chacun libre de dire oui ou non.

Quand je fixe un rendez-vous, je m’adapte presque toujours aux contraintes des autres, parfois au détriment de mon propre repos. Quand quelque chose doit être fait et que je peux le faire moi-même, je le fais sans demander à quelqu’un d’autre de s’en occuper.

Au fond, cela me paraît juste : je veux traiter les autres comme j’aimerais être traité.

Mais, depuis longtemps, je constate aussi un déséquilibre. Beaucoup de personnes prennent appui sur cette disponibilité sans vraiment se demander ce qu’elle me coûte. Et lorsque, exceptionnellement, je pose une limite ou je refuse quelque chose, cela suscite souvent de l’incompréhension, parfois même de l’hostilité.

Comme si le simple fait de dire « non » devenait une agression.

Petit à petit, j’ai essayé de sortir de cette logique. Mais lorsqu’on a habitué les autres à toujours céder, le moindre refus paraît soudain inadmissible. Votre fatigue n’est pas reconnue comme légitime. Vos émotions non plus. Si vous exprimez votre colère, votre lassitude ou votre découragement, on vous reproche le ton avant d’entendre ce que vous essayez de dire.

Exister !

Aujourd’hui, je crois comprendre un peu mieux tout ce que le « ne pas déranger » a produit dans ma vie.

Et en rentrant cette poubelle, j’ai pris une décision très simple.

Je l’ai posée par terre.

Et je l’ai faite rouler sur les cailloux.

Ça faisait du bruit. Beaucoup de bruit, à mes oreilles.

Mais une poubelle est faite pour rouler.

Alors je ne la porterai plus.

Je refuse de continuer à m’abîmer pour éviter de déranger.


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