La pensée universaliste
L’Occident a une tradition philosophique très forte. Dans cette tradition, on pense l’universalisme, car il nous semble important de parler de manière universelle. Oui, bien sûr, il existe bien des cas particuliers, mais nous nous devons de penser large, le plus large possible, pour avoir un point de vue objectif et dépassionné sur le monde dans lequel nous vivons. Et tout notre mode de pensée s’enracine dans cet axiome : nous ne devons pas penser le particulier, mais l’universel.
C’est ainsi que notre pensée devient stupide. Je n’ai pas peur des mots, en effet, j’ai bien écrit « stupide ». Ce n’est pas l’idée d’universel qui est stupide, mais la manière dont nous pensons l’universel. Nous imaginons que l’universel est quelque chose qui serait éthéré, sans lien concret avec notre expérience du réel. Nous cherchons ce qu’il y a de commun à tous les êtres humains, par exemple, et nous prétendons que l’universel se trouve à cet endroit. C’est stupide.
La principale raison pour laquelle c’est stupide, c’est que l’universel est toujours observé par… la personne qui observe. En l’occurrence, la personne qui observe ne peut jamais être neutre, même quand elle met en place une méthode critique qui aurait pour objectif de parvenir à l’observation la plus neutre possible. Cette méthode est indispensable à toute démarche de pensée, qu’elle soit scientifique ou philosophique (ou autre…). Néanmoins, personne ne peut se prétendre neutre, car notre histoire personnelle (et collective) influence nécessairement la manière dont nous observons un objet. Et là, typiquement, c’est la tradition philosophique occidentale qui pense l’universel. Ce n’est pas neutre.
D’abord, parce que c’est une pensée blanche, patriarcale et capitaliste. Katie Geneva Cannon (dans Katie’s Canon, Womanism and the Soul of Black Community) explique qu’en tant que professeure d’éthique sociale du christianisme, elle est confrontée à une double injonction impossible à résoudre. D’une part, au nom de l’universalisme, elle doit transcender le fait d’être une femme noire pour présenter une éthique qui pourrait convenir à une « condition humaine universelle ». Or, elle est aussi une éthicienne féministe de la libération, et à ce titre elle doit démasquer les relations de domination qui soutiennent les particularismes liés à la race, au genre et à l’oppression de classe. Puisque l’universel est une idée façonnée par des hommes blancs et riches, il va de soi que leur idée de l’universel ne concerne qu’eux, et que toute critique des systèmes de domination en cause est nécessairement invalidée au nom de la pensée universelle.
Le biais universaliste, quand on y réfléchit, impose une norme qui aplanit nos expériences. Aplanir est même un terme gentil : je devrais dire « une norme qui fait honte » à nos expériences. Qui les invisibilise. Qui les invalide. Qui les rend illégitimes. C’est pourquoi Katie Geneva Canon écrit : « l’universalité n’inclut pas l’expérience des femmes noires ». On remarque ce biais quand on fait attention à la manière dont nous nous représentons le globe terrestre : les échelles des continents ne sont pas représentées selon les données réelles des territoires, sans quoi le continent africain serait mieux représenté, plus vaste, et les océans représenteraient réellement les deux tiers du globe. Sur ce site de vulgarisation, tout m’a semblé très bien expliqué, et simplement. De même, on prétend que l’Homme (avec une grande hache) est le terme universel pour toute l’humanité : il est masculin (où sont les femmes ?), il est occidental (on ne pense jamais l’Homme loin de la civilation occidentale : on envisage toujours notre civilation comme étant l’évolution naturelle des sociétés « primitives ») et il est capitaliste (car le but de l’Homme c’est de faire fructifier son capital). Toutes nos représentations se fondent sur ce type-là d’universalisme, qui réduit le nombre des possibilités que nous avons d’organiser les sociétés humaines.
Les vies des femmes noires ne peuvent pas vraiment être comprises si on utilise les catégories analytiques issues de l’expérience blanche/masculine. La plupart du temps de tels concepts soutiennent discrètement une hiérarchie de la suprématie blanche, du patriarcat et de la puissance d’exploitation.
Katie Geneva Cannon, traduction personnelle.
Au contraire, pour penser l’universel, il faudrait partir des particuliers, et faire discuter, voire dialoguer, tous ces particuliers pour trouver ce qui est commun. Car l’universel, s’il n’est pas que la somme des particuliers, contient tout de même la somme des particuliers. C’est la raison pour laquelle l’universel ne doit pas prétendre à l’écrasement du particulier, mais qu’il doit au contraire lui permettre de s’exprimer sans contrainte.
Prenons un exemple concret (les idées c’est bien, mais elles ne valent rien si on ne sait pas précisément à quoi elles peuvent se rapporter). L’Occident a l’habitude de parler de LA femme. Mais LA femme n’existe pas. Elle ne connaît aucun archétype, et les différences entre les femmes sont telles qu’on ne peut pas dire « la femme, c’est cela ». Il y a sans doute des points communs entre les femmes, mais force est de constater que plus les recherches scientifiques avancent, moins on peut définir avec certitude ce que serait LA femme. Pardon de faire des raccourcis (je ne veux pas être exhaustif ici, mais je veux montrer des différences, et pour ce faire, je suis forcé de caricaturer un peu. Gardez à l’esprit que les choses sont bien plus complexes que ce que je déploie maintenant), mais entre une femme blanche et une femme noire, l’expérience n’est pas tout-à-fait la même. Ni entre une femme valide et une femme porteuse de handicap. Ou entre une femme de la classe bouregoise et une femme précaire. Une française et une demandeuse d’asile. Une femme qui a plusieurs enfants, une femme qui ne veut pas en avoir et une femme qui ne peut pas en avoir. Une femme hétérosexuelle, une femme lesbienne, une femme asexuelle. Une femme bien dans son assignation de genre et une femme trans. Et tellement d’autres critères qui rendent difficiles l’établissement de points communs universels, au sens où on ne peut pas dire : LA femme, c’est cela.
Imaginez un peu les différences d’expérience qu’il y aurait entre une femme asexuelle avec des enfants, originaire de Malaisie, ayant une maladie rare, et une femme parisienne depuis plusieurs générations, sans enfants, possédant un appartement dans le 8ème arrondissement. Si on les faisait se rencontrer et discuter, sans doute se trouveraient-elles des points communs. Mais elles n’auraient pour autant pas trouvé ce qui serait de l’ordre de « la femme universelle ».
Pour penser l’universel, il conviendrait de prendre en considération toutes ces situations particulières, et partir du principe que l’universel, c’est la possibilité de ces expressions particulières. L’universel, c’est de ne jamais exclure de l’humanité ces subjectivités. Et c’est d’accueillir concrètement les minorités, ou plutôt les personnes considérées comme minoritaires (qui, à y regarder de plus près, ne sont pas si minoritaires. Disons plutôt qu’elles ne correspondent pas à la norme étroite de l’universel projeté).
Je dis souvent qu’on aime bien ranger les gens dans des tiroirs. Et ces tiroirs, ils ont une pertinence : nous avons besoin de classer pour dire. Africain, européen, améridien, caucasien, etc. Nous classons. Nous distinguons. Et en soi, ce n’est pas un problème de distinguer : dire que je suis un Blanc, ça dit quelque chose de ma réalité. Le problème survient quand le tiroir est fermé à clé et que je suis empêché de circuler librement. Le problème survient quand on ne me perçoit que comme blanc (ce qui n’arrive jamais, en vérité. Autant ça arrive à des personnes d’origine africaine ou asiatique, de n’être perçue qu’en raison de leur couleur de peau, autant ça ne m’est jamais arrivé, en tant que blanc, d’être réduit à ce critère). Les tiroirs ont leur pertinence, mais il faut absolument les laisser ouverts. Car nos appartenances sont multiples. Et cette multiplicité est déjà un signe de l’universel.
Dans le christianisme, on dit que tous et toutes, nous n’avons qu’un seul Père (Dieu). Le symbole de « Père » attribué à Dieu, en langage biblique, n’est pas genré. Les anciens n’imaginaient pas que Dieu pissait debout. L’idée est tout autre. « Père » est une manière métaphorique, à l’époque, de parler de la source, de l’origine. Dans d’autres cultures, on aurait parlé de la Mère. Ce n’aurait pas été genré pour autant (on n’imaginait pas Pacha Mama pisser assise). Traditionnellement, je continue de dire « Notre Père », mais à chaque fois, j’entends « Notre Source », et dans ma prière personnelle, c’est plutôt ainsi que je m’exprime volontiers. Et à mes yeux, cela signifie une chose : tous nos particularismes nous viennent de Dieu. C’est lui qui en est la source. Exclure de notre humanité des personnes sous prétexte qu’elles ne vivent pas comme nous, c’est nier que Dieu est notre source, c’est-à-dire qu’il est, lui, notre universel.
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